A peine entamé, le débat électoral est menacé d’une confusion beaucoup plus grave que celle, habituelle et inévitable, qui résulte de la confrontation des statistiques. Alors que la nation est placée devant un choix clair (élire un président de la République), beaucoup s’acharnent, à droite et surtout à gauche, à confondre des domaines et à mélanger des enjeux qui devraient demeurer distincts.

Dans son esprit et dans sa lettre, la Constitution établit une différence fondamentale entre la fonction présidentielle et la représentation nationale, entre le rôle arbitral de chef de l’Etat, garant de l’unité et de la continuité, et l’expression diverse et contradictoire des idées et des intérêts. La coïncidence apparente qui a longtemps existé entre le projet présidentiel et les vœux de la majorité parlementaire a fait oublier cette distinction des domaines, et tenir pour naturel et nécessaire ce qui résultait de la conjoncture. Lorsque celle-ci changea, en mars 1986, la cohabitation fit apparaître la possibilité d’une autre relation entre les pouvoirs, certes difficile à vivre et toujours ambiguë, mais cependant positive par le nouvel équilibre institutionnel qu’elle faisait espérer.

REACTION

Ce progrès institutionnel serait effacé si un candidat de la droite était élu, ou si le parti socialiste parvenait à imposer une dissolution de l’Assemblée nationale après la victoire de « son » candidat. Certes, Jacques Chirac n’aurait pas besoin de dissoudre puisqu’il trouverait une majorité parlementaire conforme à la conception pyramidale qu’il se fait du pouvoir. Logique avec lui-même, mais point gaullien pour autant, Raymond Barre a annoncé son intention de se donner une majorité parlementaire. Nous avons montré que cette idée risquait de conduire au quinquennat de fait, puisque, dans cinq ans, l’élection d’une majorité hostile contraindrait Raymond Barre à la démission – du moins s’il reste fidèle à son analyse de 1986.

Avec l’inaltérable bonne conscience qui le caractérise, le Parti socialiste s’inscrit à sa façon dans cette perspective réactionnaire au sens strict du terme. Laurent Fabius, Lionel Jospin et Pierre Mauroy se sont tour à tour prononcés pour une dissolution de l’Assemblée en cas de victoire de « leur » candidat, et font maintenant campagne comme si la gauche – entendez le seul parti socialiste – devait revenir au pouvoir. Nul ne saurait reprocher à ce parti de ne penser au-delà de lui-même : le désir de revanche est le moteur de son action, la volonté de puissance lui est consubstantielle, et la reconquête de la majorité parlementaire conforme à ses intérêts immédiats. Mais il est capital que François Mitterrand résiste à cette pression et, s’il est réélu, écarte la tentation de « doubler la mise » après un succès de grande ampleur. La campagne des socialistes pour la dissolution est en effet désastreuse pour trois raisons :

L’idée d’une dissolution succédant automatiquement à l’élection du chef de l’Etat procède d’une double méprise sur la fonction présidentielle. D’une part celle-ci est une nouvelle fois confondue avec la représentation nationale, malgré la distinction de droit et · de fait qui doit être maintenue et confirmée. D’autre part, comme leurs rivaux barristes et chiraquiens, les dirigeants socialistes s’obstinent à confondre l’arbitre désigné et le chef d’un parti, alors que ces deux fonctions sont rigoureusement contradictoires.

DANGERS

Le projet de dissoudre après la réélection de François Mitterrand est conçu dans le mépris de la situation acquise par le président de la République, au prix des difficultés et des épreuves que l’on sait. Il est pourtant clair que sa popularité dépasse largement l’audience de la gauche : elle tient à ses qualités d’homme d’Etat, à l’esprit d’unité et de justice que le Président a cherché à faire prévaloir, et lui donne la possibilité de rassembler au-delà des partis en présence. Annoncer la dissolution revient à dire que la première décision du Président sera d’offrir une occasion de revanche à un parti politique. Une telle décision signifierait en outre que le choix exprimé il y a deux ans par les Français quant à leur représentation parlementaire est négligeable, et le Président se trouverait en contradiction avec lui-même : dissoudre en 1988, alors que cela n’a pas été fait ces deux dernières années, ramènerait le choix institutionnel de 1986 à une simple habileté tactique, décevante et dangereuse.

La volonté socialiste de dissolution est en effet dangereuse pour le candidat comme pour le Président réélu. Si le candidat que sera vraisemblablement François Mitterrand semble confisqué par l’appareil socialiste, si sa campagne paraît annoncer le retour de la gauche au pouvoir, il y aura déception, moindre mobilisation et risque de défaite. Si le Président, réélu malgré tout, dissout l’Assemblée et se trouve, comme probable, désavoué par le corps électoral, la cohabitation que la droite lui imposerait se retournerait cette fois contre lui et le paralyserait.

Une fois de plus le Parti socialiste, d’abord préoccupé de son propre avenir, dessert celui qu’il prétend aider en négligeant, voire en écartant, ceux qui soutiennent le président de la République sans adhérer aux projets stratégiques de la gauche. Souhaitons que François Mitterrand, lorsqu’il sera candidat, exprime clairement sa volonté d’échapper à la logique funeste dans laquelle certains de ses partisans tentent de l’enfermer.

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Editorial du numéro 488 de « Royaliste » – 18 février 1988