Sociologue indépendant né à Nîmes en 1927, Noël Cannat a bouclé au printemps 1989 son cinquième tour du monde. Sa très vaste expérience lui a permis de comprendre et d’apprécier les mouvements qui sont à l’œuvre parmi les exclus de la modernité. Son récent livre (« Le Pouvoir des exclus », L’Harmattan, 1990) montre comment les pauvres peuvent trouver les voies d’un développement qui changera à terme l’ordre injuste des choses.

Royaliste : Pourriez-vous retracer l’itinéraire qui vous a conduit à publier ce livre sur l’exclusion ? Noël Cannat : Les idées que j’exprime sont le fruit de trente années d’expérience de terrain à l’écoute des agriculteurs français puis des ruraux et des déshérités urbains dans des pays « en développement » d’Afrique, d’Amérique et d’Asie.

Entre 1954 et 1956, j’ai fait un premier tour du monde au cours duquel je me suis découvert des affinités profondes avec par exemple les villageois indiens, cambodgiens, mexicains. J’ai essayé un peu plus tard de retrouver en France ce sentiments d’être dans le vrai, ce contact avec des « semblables », et pendant dix ans, j’ai participé à des actions de développement en milieu rural, en Bretagne, en Provence, en Alsace. J’ai compris que le monde rural avait conservé quelque chose de fondamental que notre culture positiviste avait tendance à rejeter en opposant sans appel à la linéarité du progrès qui a fait le monde moderne, le cercle sans issue d’une tradition paysanne forcément rétrograde.

En 1970, au cours d’une mission de six mois pour les Nations Unies, j’ai découvert en Corée du Sud la réalité des bidonvilles, ces quartiers urbains marqués par la précarité où, chassés par la dynamique linéaire de l’industrialisation, les gens de la campagne venaient tenter leur chance. J’ai ensuite travaillé dans de nombreux pays (Afrique noire, Maghreb, Proche-Orient, Caraïbes, etc.) où des enquêtes approfondies m’ont permis de développer cette intuition première qu’il y avait une injustice profonde dans l’image que les classes dominantes (elles-mêmes soumises aux modèles occidentaux) se font de leurs propres peuples et surtout des ruraux. C’est en effet une grande erreur que de se représenter les sociétés rurales comme enfermées dans le cercle immuable des saisons qui leur dicteraient des comportements incurablement routiniers. L’esprit de progrès existe dans les sociétés dites traditionnelles, le développement existe réellement. Après un quatrième tour du monde accompli en 1983, j’ai compris qu’on assiste depuis le milieu des années 70, a une montée en puissance de la volonté collective, à un éveil des exclus – plus de trois milliards de personnes à ne compter que les paysans pauvres et les pauvres urbains.

Royaliste : Quelles sont les causes de cet éveil ?

Noël Cannat : C’est vers 1980 que le taux d’accroissement annuel moyen de la population mondiale a cessé de croître. Ce renversement de tendance manifeste l’addition de milliards de décisions individuelles dont le support psychologique a fait surface au milieu des années 70. C’est à cette époque que dans un contexte irrigué comme jamais par une information verbale accessible à tous grâce à la radio (transistors), tout un travail social mené depuis plusieurs décennies a porté ses fruits. En Asie d’abord, puis en Amérique du Sud, en maintenant en Afrique, des hommes de toutes confessions, chrétiens, musulmans, animistes, bouddhistes, se sont engagés auprès des pauvres pour les aider à s’informer, à se mobiliser, à s’organiser pour prendre eux-mêmes leurs affaires en main. On voit travailler côte à côte dans des organismes qui ont parfois gardé le nom de l’institution protestante ou catholique des débuts, des clercs et des laïcs, certains sans religion affirmée, dont l’œcuménisme au sens large est fondé sur la certitude qu’il y a vraiment quelque chose à attendre des pauvres, que c’est à partir de leurs besoins qu’il faut réinventer toutes les structures de nos sociétés.

Royaliste : Pourriez-vous nous donner des exemples ?

Noël Cannat : J’ai rencontré au Bangladesh un professeur d’économie, le Dr Mohamed Yunus qui, dégoûté de l’inutilité pratique de son propre enseignement, s’est mis vers 1974 à chercher ce qui pouvait être utile aux pauvres, pour aider son peuple directement. Il a commencé par assister de ses deniers pour qu’il puisse investir, un voisin qui fabriquait des tabourets de bambou ; ce voisin l’a exactement remboursé ce qui lui a permis de faire des prêts à d’autres personnes en cherchant les règles adaptées à leur condition. Comme les banques classiques persistaient à exiger d’eux des garanties qu’ils ne pouvaient offrir, il a obtenu du gouvernement l’autorisation de créer sa propre banque sur des principes différents. En 1989, cette banque, la Grameen Bank, était implantée dans 12.000 villages, avec 531.000 membres. La Grameen Bank ne prête qu’aux villageois pauvres et sans garantie, mais à condition qu’ils se présentent par groupe de cinq : deux d’entre eux reçoivent un prêt, les trois autres savent qu’ils auront le leur quand les premiers auront remboursé… On remplace les garanties réelles par une garantie sociale et le système fonctionne si bien que les remboursements atteignent le taux record de 99% ! Les prêts sont minimes mais suffisants pour acheter un bœuf, une barque, ouvrir un commerce : « des gens qui ne croyaient n’être rien, constate Yunus, découvrent qu’ils peuvent changer la vie… ». Un mécanisme bancaire a été ainsi réinventé en fonction des besoins et des capacités des pauvres.

C’est une des exigences majeures du présent : si la société mondiale continue à fonctionner uniquement selon des procédures inventées par et pour les riches, elle va vers un élargissement gravissime du fossé entre les hommes, creusé par l’inertie des mécanismes financiers. Je rentre d’Haïti. Là aussi j’ai rencontré un homme remarquable. Directeur du Centre culturel du Valois, à Compiègne, au début des années 70, il a démissionné pour préparer un CAP de menuisier. Il a vécu de ses mains comme artisan menuisier pendant dix ans. Envoyé en Haïti par la CEE au début des années 80, pour gérer un fonds de projets ruraux de six millions de dollars, il a fait des prêts à des artisans qui avaient besoin de s’équiper, il a créé des banques d’outils où les paysans sans terre peuvent louer pour une somme minime la serpette où le pic-croix qui lui permettront de s’embaucher pour une tâche occasionnelle. Il a lui aussi inventé des règles sur la façon de faire ces prêts et d’aider les micro-entreprises dans les bidonvilles et les campagnes. C’est avec de semblables germes de croissance – et je pourrais citer bien des cas semblables en Inde, aux Philippines, en Thaïlande, au Mali (où une ONG, CEPAZE, joue un rôle de premier plan dans l’outillage villageois) – que s’amorce le vrai développement par la voie d’un éveil de la conscience collective.

Malheureusement, les gouvernements n’ont pas encore compris la nécessité de ces nouvelles formes d’aide et le rôle positif de leurs promoteurs. Ainsi en Inde, les autorités offrent des prêts classiques pour la création de PME et leur taux de remboursement ne dépasse pas 40%, parce que ces offres s’adressent aux classes moyennes, très individualistes, où dans l’anonymat urbain, s’est affaibli le sentiment de dignité qui rend chacun attentif à la considération des autres. Il est bien connu que tant dans les villages que dans les bidonvilles, ce sont les pauvres qui remboursent le mieux, et c’est à eux qui ont le plus besoin de crédit (« un droit humain fondamental », dit Yunus) que le système bancaire conçu pour les riches s’obstine à demander le plus de garanties. Grâce à ces nouveaux processus décisionnels, on arbitre des intérêts divergents en réduisant les coûts sociaux et les coûts économiques des aménagements.

C’est ce que me disent partout les témoins qui vivent dans les villages, les bidonvilles, les catalyseurs sociaux, les financeurs spontanés (non institutionnels) : il existe dans toutes les populations déshéritées une volonté rationnelle d’organiser le milieu (et si possible avec les moyens les plus modernes) mais selon une approche traditionnelle, non technocratique, la communauté essayant de façon très existentielle de se situer par rapport à elle-même, par rapport aux autres et par rapport à la nature. Ainsi, les milliards d’hommes et de femmes qui n’ont pas le niveau de vie des Occidentaux, qui subsistent dans des conditions difficiles, ont une extraordinaire capacité de réinvention de ce que l’Occident a créé au cours des deux derniers siècles, qui peut à long terme leur communiquer un dynamisme que nous ne soupçonnons pas. L’approche rationnelle des Lumières a clarifié le monde et réduit notre dépendance vis-à-vis du milieu naturel, mais en multipliant les exclus et en mettant en danger la survie de tous. C’est que la nuit est inséparable du jour : l’approche intuitive, le sens de la nature, l’écoute des autres, la prise en compte des choix affectifs, sont des aspects de la connaissance aussi nécessaires que la pensée logique au sens strict.

Leur méconnaissance conduit nos sociétés noyées dans une grande abondance de signes, à l’échec du sens (dont témoigne entre autres le suicide des jeunes). Nous sommes bien dans « l’ère du vide » dont parlait Lipovetsky, mais il ne faut pas la regarder comme une fatalité, encore moins comme la marque d’une certaine distinction « fin de race » : si l’ère du vide est une forme de la modernité, ce n’est pas la seule puisqu’il peut exister une réinvention de la société par des gens qui ont gardé une approche naïve et spontanée. L’observation de Lipovetsky porte sur quelques centaines de millions de nantis, mais les exclus sont des milliards : dès lors qu’on leur procure les moyens nécessaires (petits prêts, petit outillage), ils peuvent reprendre tout l’apport de l’Occident en le taillant à leur mesure.

Royaliste : Comment analysez-vous la logique de l’exclusion ?

Noël Cannat : Il y a toujours eu des exclus, et la réflexion m’a fait comprendre que l’exclusion est un effet du développement. Il n’y a de développement que dans la mesure où l’on s’efforce de réduire pour la maîtriser la complexité du monde. Il faut pour cela un minimum de croissance, de moyens techniques. L’écriture met en signes tout ce qu’il y a de plural et de polyvalent dans une pensée nourrie du savoir de la vie ; elle permet de tracer des cartes, des pro grammes ; elle exclut les illettrés. L’un des modes d’action des communautés de quartiers déshérités est de convaincre l’autorité de quitter ses cartes et ses courbes pour venir voir le territoire où se trouvent des gens, des maisons, des lieux de cultes qui ne figurent pas sur le plan d’urbanisme. Dans les bidonvilles, la première revendication concerne le foncier : tant qu’on redoute à chaque instant d’être expulsé, on ne peut pas aménager, on vit dans la fange, aucun développement n’est possible. Il y a, à la racine de toute exclusion, une sorte d’impérialisme technologique chez les bénéficiaires du progrès qui ne veulent plus raisonner que dans les termes de ce progrès même, en refusant de prendre en compte d’autres modes d’insertion de l’homme dans son milieu naturel : il s’agit d’un refus de la diversité dont on vient de conjurer certains aspects menaçants, qui conduit à terme à l’ankylose et à la perte de la faculté d’inventer. Au-delà de tous les artifices techniques, on ne trouvera la clé d’un développement durable qu’en faisant systématiquement appel au point de vue des exclus.

Royaliste : Les efforts et les pro grès que vous décrivez permettent-ils de transformer les structures sociales et politiques ?

Noël Cannat : Oui. La réussite des petits groupes dont je parle crée un enthousiasme formidable dans les quartiers, dans les villages : les gens comprennent vraiment que leur union fait leur force. L’important au démarrage est de multiplier les succès, si minces soient-il (obtenir l’installation d’une boîte à lettres, de latrines, d’un centre de santé), parce que le succès donne confiance et que la confiance se répand à l’intérieur du pays par des chemins souterrains, de groupe à groupe, de métier à métier. Il s’agit de lever la chape de plomb que les mafias criminelles font peser par la terreur, et seuls des groupes confiants et unis peuvent en trouver la force. Les implications politiques sont certaines et le rôle de l’opinion internationale peut être ici déterminant. Après des décennies de travail souterrain, on voit des dictatures s’effondrer brutalement, par exemple à Haïti. D’autres résistent comme en Birmanie. Les dangers de détournement de l’initiative populaire sont nombreux, mais on ne les écartera pas en s’en tenant à une approche technocratique.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 555 de « Royaliste » – 25 mars 1991