LA FRANCE N’EST PAS MALADE

Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir ! Chantre du déclin, Nicolas Baverez a voulu établir le terrifiant bilan de l’année 2005. Ecrit en langue de bois, obscur, parfois incompréhensible, l’article est en lui-même désespérant.

L’effort d’un commentaire s’impose cependant car il est utile de prendre de temps à autre le pouls d’un des maîtres-penseurs de l’oligarchie. Exercice est d’autant plus nécessaire que Nicolas Baverez est publié par un quotidien largement diffusé à l’étranger (1) et que des amis de la France risquent de prendre au sérieux les obsessions du personnage.

Qu’on ne se détourne pas de notre pays ! La France n’est pas « l’homme malade » de l’Europe, son peuple n’a pas la peste ni le choléra. L’Italie est au plus mal, l’Allemagne ne va pas bien, l’unité de l’Espagne est en danger, la situation dans les Balkans reste périlleuse… Profonde, la crise française n’entre pas plus que les autres dans les clichés baveréziens.

Non, la France n’est pas un « pays musée » : nous sommes toujours une nation d’ingénieurs, de techniciens, d’entrepreneurs avisés – et pas seulement le pays de Molière, des fromages et du vin.

Non, la France n’est pas une nation éclatée, en proie à la « balkanisation » et confrontée à une « guerre civile larvée ». Nicolas Baverez manipule de manière irresponsable des mots qui ont leur poids de sang. Que nos amis étrangers regardent avec leurs propres yeux : ils ne trouveront pas, en France, les signes avant-coureurs d’une guerre civile entre des groupes « ethniques » revendiquant des portions du territoire national ; il n’y a rien de commun entre la violence dans notre pays – sociale, non « raciale » – et les logiques qui provoquèrent, au siècle dernier, la guerre civile au Liban et en Yougoslavie.

Non, la France n’est pas une nation dépourvue de pouvoir politique. Nos amis étrangers n’ignorent pas les vives critiques qui visent Jacques Chirac en raison d’erreurs dramatiques et d’échecs patents. Mais, contrairement à ce que proclame Nicolas Baverez, le discrédit qui frappe Jacques Chirac ne signifie pas qu’il a perdu sa légitimité démocratique : le président de la République française est élu pour cinq ans (seulement) et il restera président jusqu’à la fin de son mandat, avec toute l’autorité qu’il lui confère.

Je n’oublie pas que notre politique étrangère a été abandonnée à M. Douste-Blazy : le Premier ministre aura à s’expliquer sur ce scandale, s’il se présente à l’élection présidentielle. Cela dit, l’extraordinaire médiocrité du milieu dirigeant signale la lente agonie d’une caste – non le déclin de la France.

Les angoisses crépusculaires de Nicolas Baverez et de tant d’autres oligarques, touchés au vif par le vote du 29 mai, s’expriment par le déni de réalité et le mépris du peuple. Le processus mental est classique mais il aboutit à une vision confusion de la situation : il y aurait prise de conscience collective des blocages de la société française (l’économie administrée et la sanctuarisation du secteur public) mais cette même société serait livrée aux « passions xénophobes et totalitaires ». Il paraît même que le Parti socialiste et une partie de la droite (chiraquienne) seraient sous l’emprise de l’altermondialisme…

Sous ces productions délirantes, fabriquées avec quelques bribes de réel, perce rapidement une tactique grossière. Nicolas Baverez essaie de nous faire peur en nous annonçant des maladies mortelles pour vendre sa potion : pour en finir avec le chômage de masse, pour calmer les passions nationalistes, toujours plus d’ultralibéralisme !

Telle est bien la médecine des oligarques : soigner les effets du mal par les causes du mal, en économisant sur les remèdes et sans se servir d’ instruments adéquats. On s’interroge sur les « positionnements pour le système productif » après avoir privé l’Etat de sa capacité d’orientation économique et en glorifiant la concurrence qui détruit le système de production et d’échanges. On veut ouvrir la société « en direction des jeunes, des immigrés, des exclus », alors que l’ultralibéralisme implique la surexploitation des travailleurs précaires et fonctionne selon une logique d’exclusion.

Que ces calculs pervers ne fassent douter ni de la France, ni des Français.

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(1) Le Monde du 29 décembre 2005.

 

 

Editorial du numéro 873 de « Royaliste » – 2006