Mais où est donc passé le Monstre froid ? Autrement dit, qu’en est-il aujourd’hui de la propagande ultralibérale qui dénonce dans toute organisation étatique une bureaucratie paralysante, peuplée d’agents inutiles et coûteux ? Malgré sa diffusion massive, l’idéologie dominante est démentie par l’expérience historique que nous en avons et, plus nettement encore, par les catastrophes qui ont frappé ou qui frappent encore notre pays.

Évoquons rapidement notre expérience collective. Par bonheur, notre tradition monarchique et démocratique nous a permis d’échapper à la logique monstrueuse qui menace toute organisation, mais qui prévaut lorsque l’État ne répond plus à sa définition. La dégénérescence bureaucratique est la marque des dictatures, c’est-à-dire des régimes où l’État n’a pas la charge de mettre en œuvre le droit et devient l’appareil du parti unique. La prolifération des commissions et autres organes abritant des irresponsables est la marque de ces étranges institutions qui prétendent « gérer » hors de toute autorité politique et sans être soumises à un contrôle démocratique effectif : tel est le cas dans l’Europe des Quinze et, plus généralement, dans toutes les sociétés « de marché » où la régulation de la concurrence se fait par le moyen d’agences au statut incertain. Indépassable contradiction de l’ultralibéralisme qui fabrique le monstre froid de sa théorie, à la fois par sa propre mécanique et par une réaction, de type collectiviste, à la violence économique déchaînée.

Venons-en aux leçons à tirer des tempêtes de décembre et du naufrage de l’Erika. Elles apportent à la thématique ultralibérale le plus clair des démentis. L’État, dans sa fonction administrative, a démontré l’efficacité de ses services. Les entreprises publiques, notamment celles qui sont en situation de monopole, ont agi rapidement grâce à des agents compétents et dévoués qui ont tout fait pour que les trains bloqués repartent, pour que les lignes électriques et téléphoniques soient rétablies dans les plus brefs délais. Certes, les victimes des tempêtes auraient souhaité revenir encore plus vite à une situation normale. Il nous faut donc réfléchir aux conditions générales qui nous permettront de mieux affronter les différentes catastrophes dont nous sommes menacés.

Face aux catastrophes naturelles, le perfectionnement technique (par exemple l’enfouissement des lignes) doit être planifié à l’échelle du territoire national et financé par l’État selon un programme établi sur le long terme. Ce que les entreprises privées ne veulent pas faire. Ce que les organes décentralisés dont rêvent les Verts ne peuvent pas faire. Pour assurer les services qui sont vitaux (électricité, gaz) ou indispensables (télécommunications) il faut défendre nos monopoles publics, renationaliser ce qui doit l’être (téléphonie) et rétablir l’esprit de service public là (la Poste) où il est en train de se perdre. Les obligations liées à la protection des citoyens rejoignent les impératifs de sécurité collective : le contrôle par l’État de tous les secteurs stratégiques s’impose face à des menaces militaires et terroristes qui ne disparaîtront pas.

Face aux catastrophes industrielles, le renforcement de la législation internationale qui est à juste titre souhaité ne sera efficace que si chaque État développe ses propres moyens de contrôle administratif et de sanction pénale. Quant au contrôle démocratique, il doit être exercé par les représentants élus de la nation : l’État doit rompre avec les sociétés d’experts liés aux intérêts privés, et liquider les « instances de régulation » dont l’autonomie est purement formelle (1).

Pour leur part, les citoyens qui se mobilisent pour parer au plus pressé constatent avec colère l’insuffisance du bénévolat, qui sert trop souvent d’alibi à l’inaction gouvernementale. Que cessent les discours lénifiants. Qu’il s’agisse de la protection des personnes ou de la misère de masse, les carences de l’État résultent de choix ou de non-choix politiques, et les responsables politiques ont un nom, une étiquette partisane, une circonscription. Il faut que l’action civique, militante, les oblige enfin à rendre des comptes.

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Editorial du numéro 742 de « Royaliste » – 2000