Nous n’avions pas tort, il y a deux mois, de nous demander « ce qui n’allait pas » dans la politique gouvernementale. (1) Le malaise que nous constations n’était pas illusoire : les élections législatives partielles l’ont confirmé la semaine dernière, d’une façon aussi spectaculaire qu’inattendue.

Certes, toute politique entraîne des déceptions, chez ceux-là mêmes qui l’ont voulue. Mais personne ne pensait que le phénomène se manifesterait si tôt, et aussi nettement. Tout a déjà été dit sur les raisons immédiates de cette défaite de la gauche : face à la discipline de l’opposition, l’électorat socialiste ne s’est pas vraiment mobilisé, tandis que celui du Parti communiste se faisait remarquer par son abstention – ce qui est une façon curieuse de remercier le gouvernement d’avoir conservé des ministres membres d’un parti complice des militaires polonais. Enfin, l’électorat « flottant » que François Mitterrand avait attiré – et dont le Parti socialiste ne se soucie guère – ne s’est évidemment pas senti concerné. C’est dommage pour le gouvernement, qui essaie vraiment de changer un certain nombre de choses. C’est dommage pour notre ami Pierre Dabezies, victime d’une vague de fond qui l’empêche de témoigner à l’Assemblée pour des idées dont nous sommes proches.

RAISONS D’UNE DEFAITE

Face à cette trop évidente défaite, le Parti socialiste aurait tort de se chercher des excuses. Il y a dix manières d’interpréter un résultat électoral, mais la meilleure est encore la plus pessimiste. Cela d’autant plus que, dans la circonstance présente, c’est celle qui serrera de plus près la réalité. Au lieu d’accuser le Conseil Constitutionnel ou de réduire l’événement à une regrettable péripétie, le Parti socialiste et le gouvernement doivent faire leur autocritique. Il faut que le premier se rende compte que le dogmatisme, la phraséologie et le mépris de ceux qui n’ont pas leur carte desservent le projet socialiste. Notamment, le P.S. doit reconnaître que le congrès de Valence a marqué le commencement de la fin de « l’état de grâce » et que la répétition d’une telle erreur lui coûterait très cher. Quant au gouvernement, il doit mettre un terme à ses incohérences et aux bévues de certains ministres, et s’apercevoir que son message ne passe pas, malgré les efforts déployés par Pierre Mauroy. Là encore, les discours dogmatiques et les facilités verbales n’ont pas permis aux Français de saisir l’essentiel de ce qui était entrepris. Il ne suffit pas de se croire seul détenteur de la vérité ; trop de superbe nuit.

Cela dit, l’élection de quatre députés de droite ne devrait pas permettre d’affirmer que l’ensemble du projet gouvernemental se trouve condamné. Il est vrai qu’il faut du temps pour renverser la politique catastrophique de Giscard d’Estaing. Cela se fait dans un certain nombre de domaines, pas à pas. Nous avions regretté à plusieurs reprises que la reconquête du marché intérieur ne soit pas mise en œuvre. Celle-ci est maintenant amorcée, grâce aux plans qui ont été définis pour un certain nombre de secteurs menacés. Mais il faudra aller plus loin encore : seule la limitation de la concurrence sauvage permettra de réduire le chômage, et une meilleure protection du marché national assurera l’efficacité de la politique de relance.

Quant aux nationalisations, nous avons dit depuis longtemps leur nécessité, tout en déplorant certaines incohérences dans le plan gouvernemental-. Il est heureux que le Conseil constitutionnel ait reconnu sa légalité. D’ailleurs, il ne pouvait faire autrement puisque, dans cette affaire, il jouait son existence : le Président de la République n’aurait certainement pas toléré l’apparition d’un « gouvernement des juges ». La décision du Conseil est donc politique, sur le fond comme sur les modalités. Comme le soulignait Philippe Boucher (2) le gouvernement s’était rangé à l’avis donné par le Conseil d’Etat sur la procédure d’indemnisation. Ce qui tendrait à montrer que « pouvaient s’opposer deux conceptions que le droit ne commandait pas, c’est-à-dire deux opinions, deux vues politiques sur les indemnisation » …

VOIR PLUS LOIN

II reste que les nationalisations sont acquises. Des féodalités industrielles et financières disparaissent, l’Etat pourra mieux maîtriser la politique industrielle et nous sommes désormais assurés que des secteurs essentiels ne passeront pas sous contrôle étranger. Le Pouvoir peut évidemment faire de bons ou de mauvais usages de cette liberté économique reconquise. Les mauvais se nomment étatisation et bureaucratie, qui auraient l’inconvénient théorique et pratique de faire de l’Etat un partenaire économique parmi d’autres. Il faut donc souhaiter que les entreprises nationalisées soient mises au service d’une transformation des structures économiques et des rapports sociaux :

— Les nationalisations doivent être l’instrument d’une politique de déconcentration industrielle et financière. Cela signifie que nous devons en finir avec le mythe du gigantisme. Les socialistes doivent comprendre que la puissance n’est pas une fin en soi et que l’intégration des moyens industriels et financiers, loin d’être efficace, est source de gaspillages considérables, d’incohérences majeures, d’incompétence et de stérilité croissantes. A tel point que l’intégration excessive des outils peut être interprétée comme une des causes principales de la crise que nous traversons. (3)

— Les nationalisations doivent être le ferment d’une décentralisation qui ne saurait se limiter à des dispositions juridiques. Les grandes unités industrielles, trop lourdes, trop coûteuses, doivent éclater et se disperser afin que les communes et les régions puissent bénéficier d’activités nouvelles qui assureront leur développement.

— Les entreprises nationales doivent devenir le champ d’expérience d’une autogestion dont on parle bien peu en ce moment. Il s’agit de transférer la propriété d’une partie du capital au personnel de ces entreprises, de lui confier le pouvoir d’élire les dirigeants, et de lui permettre de participer effectivement aux tâches de gestion. Aux socialistes de démontrer maintenant qu’ils ne se satisfont pas du vote d’un point de leur programme, mais qu’ils veulent changer en profondeur le cours des choses.

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(1)    « Qu’est-ce qui ne va pas ? » – Royaliste 347.

(2)    « Le Monde » du 19 janvier 1982.

(3)     Ingmar Granstedt – « L’Impasse industrielle » (Seuil).

Editorial du numéro 352 de « Royaliste » – 28 janvier 1982