La France a été mille fois racontée, et de bien des manières. Voici une nouvelle histoire, passionnante : celle du regard que notre pays a porté sur lui-même.

Rien n’est plus difficile à faire que l’histoire d’un sentiment, surtout lorsque celui-ci est collectif. On peut bien sûr disserter sur l’âme d’un peuple et le génie d’une nation. Autre chose est de retrouver, en se gardant des simplifications et des anachronismes, les croyances et les mentalités qui ont permis l’émergence d’une communauté. Dans cette maturation, les institutions, les grands personnages et les batailles jouent un rôle certes décisif. Mais il existe des données plus subtiles qui éclairent les comportements et les choix : celles que Colette Beaune fait apparaître dans un livre très savant, qui sera désormais la référence première de ceux qui s’interrogent sur l’identité de notre pays.

Cette identité, nous sommes évidemment habitués à la penser selon la culture et la politique moderne : Etat laïc et centralisé, unité linguistique et culturelle, symboles datant de la Révolution et de la 3ème République. Autant de références fortes, qui nous empêchent d’imaginer d’autres façons de vivre la France, de raconter ses origines, de fixer son image, de comprendre son destin. Pourtant notre pays est né et a vécu, tout au long de l’époque médiévale, selon d’autre valeurs, s’est défini par d’autres mythes, s’est retrouvé autour d’autres symboles. Bien sûr, nous n’ignorons pas que la France fut d’abord une terre de chrétienté, que saint Denis et les fleurs de lis sont des références et des emblèmes communs, que saint Louis est une figure majeure du temps. Mais nous avions oublié que la France naissante avait inventé le mythe d’une origine troyenne, nous avons tendance à négliger la référence à Clovis, à Charlemagne, au roi David, et cette idée, fondamentale au Moyen Age, que la France, inscrite dans le plan de Dieu, se conçoit comme le peuple élu, successeur d’Israël et destiné à jouer un rôle prééminent parmi les autres pays.

EVOLUTION DES SYMBOLES

IL est passionnant, surtout, de suivre avec Colette Beaune l’invention des mythes et des symboles, la façon dont ils évoluent et sont parfois abandonnés. Saint Denis, abusivement présenté comme l’Aréopagite et longtemps vénéré comme saint patron de la monarchie, est délaissé au 15ème siècle lorsque le lien entre le roi et Paris se distend par suite de la trahison de la capitale. Saint Louis, présenté comme roi mendiant puis comme roi fastueux, ne devient la référence principale de la monarchie qu’à partir du règne d’Henri IV. Et l’on suivra avec une attention toute particulière la naissance de la théologie et de la symbolique de la fleur de lis et la redécouverte tardive de la loi salique, qui survint à point nommé pour devenir le principe fondamental de la monarchie. Ce ne sont là que quelques exemples, qui ne disent pas assez l’extraordinaire richesse du livre de Colette Beaune, la précision avec laquelle l’auteur montre l’apparition du sentiment national, la « prise de conscience » d’une unité qui ne sera que très tardivement linguistique et culturelle.

Mythes et symboles contribuent à faire de la France, pour chacun de ses habitants, une réalité aimée. Le livre de Colette Beaune est indispensable pour la mieux comprendre.

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Colette Beaune, Naissance de la nation France, NRF Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1985.

Article publié dans le numéro 434 de « Royaliste » – 9 octobre 1985