Personne ne conteste la nécessité des restructurations industrielles. Et tout le monde ou presque souhaite que celles-ci s’effectuent selon la justice sociale. Dès lors, comment ne pas approuver la volonté, exprimée par le Président de la République (1), de prendre des décisions rapides – tant il est vrai que tout retard nous condamnerait au déclin ?

Les plus fermes intentions ne sauraient cependant calmer l’inquiétude. Depuis bientôt trois ans, trop de décisions ont été annoncées, trop de « priorités » ont été définies, qui par la suite ont été abandonnées. Ce n’est pas d’objectifs aussi évidents que vagues dont le pays a besoin (ne pas « tourner le dos aux exigences de notre temps ») mais d’une claire définition des moyens à mettre en œuvre.

LE POMPIER ET L’ARCHITECTE

Or ces moyens, et cette définition, semblent faire cruellement défaut. Certes le gouvernement a fait un certain nombre de propositions qui sont actuellement discutées. Là encore, nul ne saurait contester d’aussi louables intentions. Il faut bien sûr moderniser ce qui est trop vieux, et reconvertir ceux qui ne peuvent plus travailler comme autrefois. Mais ne confondons pas le rôle du pompier et celui de l’architecte.

Le premier agit dans la hâte, et utilise sa technique pour sauver les meubles. Le second construit en fonction d’un projet. M. Mauroy est évidemment le pompier. Il n’est pas certain que M. Mitterrand puisse faire son métier d’architecte. Dire cela n’est pas une polémique gratuite, mais un constat désabusé. En mai 1981, nous avions accordé un assez large crédit au Président de la République et, par conséquent, à son Premier Ministre. Ce crédit est en train de s’épuiser :

– Naïf et maladroit, M. Mauroy n’est pas à sa place. Sa foi socialiste, aussi respectable soit-elle, ne peut tenir lieu de stratégie économique. Pire encore : cette foi, récemment confiée à un hebdomadaire (2), est en train de perdre son fondement sous les coups d’un système économique que le Premier Ministre n’a pas su maîtriser. Ni l’honneur, ni la conviction de M. Mauroy ne sont en cause, mais seulement sa capacité à imaginer autre chose.

– Quant au gouvernement, il gagnerait en cohérence et en force s’il était profondément modifié. Dans la situation actuelle, l’alignement grognon du Parti communiste ne suffit plus. Même s’il ne décide rien, les pressions conservatrices qu’il exerce sont plus néfastes que l’agitation que pourrait déclencher ce parti discrédité et déclinant.

– Enfin, le sauvetage actuellement tenté ne constitue pas une politique. L’improvisation manifeste des mesures en faveur de secteurs en crise depuis longtemps, les arrangements financiers hasardeux et les hypothèses sur lesquelles reposent les dispositions sociales donnent l’impression que le gouvernement cherche à différer le mécontentement, et à éviter une trop forte augmentation des statistiques du chômage.

CHANGER DE POLITIQUE

On pardonnerait volontiers aux socialistes, s’ils s’étaient trouvés devant une situation imprévisible. Tel n’est pas le cas. Il est consternant de les voir agir ainsi au coup par coup, après trois années d’exercice du pouvoir, après sept années d’une opposition conquérante et, paraît-il, réfléchie. Mais le gouvernement ne paie pas seulement ses improvisations gestionnaires. Il subit aussi les conséquences des mauvais choix du printemps dernier.

Nous avions dit, à l’époque, que la rigueur de M. Delors n’entraînerait que de petites améliorations conjoncturelles, au prix d’une aggravation du chômage et au risque d’une régression industrielle. Il est regrettable que nous ayons eu raison contre les apôtres du néo-libéralisme. Acharnés à maintenir le Franc « dans l’Europe », à défendre une prétendue orthodoxie financière et à réduire la demande globale, les professeurs de morale économique n’ont aujourd’hui à présenter qu’une amélioration temporaire de la balance commerciale. Mais ils ont perdu leur pari contre l’inflation et ils ont sacrifié, en même temps que l’emploi, la politique industrielle qui avait été amorcée après Mai 1981. Il y a peu, Jean-Pierre Chevènement dénonçait l’absence de plans pour la bureautique et la robotique. Qu’en est-il de ceux qui avaient été conçus pour le bois, le cuir, la machine-outil ? Qu’est devenu l’objectif, pourtant si nécessaire, de la reconquête du marché intérieur ?

Malgré l’échec économique, le retour de la droite aux affaires n’est pas souhaitable : son libéralisme dur, à la mode reaganienne, serait plus catastrophique encore. Mais il faut changer de gouvernement. Il faut que le Président fasse, très vite, le choix d’une autre politique. Elle a été proposée depuis longtemps, tant dans ce journal que par des experts (3) et des hommes politiques. A l’écart des dogmes mais contre les tabous elle consiste à :

– faire sortir le Franc du système monétaire européen afin de favoriser notre commerce extérieur, ce que d’ailleurs Giscard n’avait pas hésité à faire.

– protéger temporairement certains secteurs économiques, à l’exemple de grands pays libéraux, afin que la modernisation s’effectue dans de bonnes conditions.

– consentir à une légère augmentation du déficit budgétaire afin de financer les investissements indispensables.

– relancer l’activité économique, tant il est vrai qu’il n’y aura pas de bonnes restructurations dans une période de dépression.

Le choix à faire n’est ni doctrinal ni partisan, mais profondément politique puisqu’il porte sur les conditions de l’existence matérielle de notre pays dont dépendent, pour une part, la justice et la liberté en celui-ci.

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(1)    « Le Parisien libéré », 2 février 1984

(2)    « Les Nouvelles », 2 février

(3)    (3) Cf. l’excellent livre d’A. Grjebine, L’Etat d’urgence,

Editorial du numéro 398 de « Royaliste » – 15 février 1984