Au lieu de jouer à se faire peur avec les « soixante millions de musulmans » turcs qui entreront dans l’Union européenne, apprenons à connaître les formes multiples et complexes que prennent la religion et la religiosité en Turquie.

Nous sommes tous victimes de représentations naïves qui engendrent des généralisations abusives. Ce n’est pas bien grave, sauf lorsque tel faux expert au nom plus ou moins exotique s’associe à des politiciens roués pour susciter des frayeurs électoralement rentables.

Ainsi, lorsqu’on brandit la menace que feraient peser la Turquie musulmane sur une identité européenne réduite à son folklore moyenâgeux, des images de croisades et des fragments de connaissances sur les sociétés arabo-musulmanes remontent à nos mémoires.

Pour se déprendre des schémas et des slogans, il suffit de consulter les véritables spécialistes des questions qu’il est nécessaire de se poser. Quant à l’islam turc, l’ouvrage de Thierry Zarcone constitue une solide référence. Aux compilations polémiques, s’oppose ici (1) l’autorité scientifique d’un chercheur qui a vécu neuf ans en Turquie et deux ans en Ouzbékistan.

Bien entendu, la religion musulmane telle qu’elle est pratiquée dans la Turquie d’aujourd’hui n’est pas compréhensible sans référence à une histoire millénaire : celle du peuple venu d’Asie, de sa première expression impériale – seljoukide – et de l’influence persane. Thierry Zarcone fait aussi apparaître les caractéristiques de l’Empire ottoman, l’autorité du Sultan-Calife et les diverses expressions, mystiques et populaires, de la foi musulmane. Peu connu, le mouvement des Lumières ottomanes confirme le caractère européen de la Turquie et l’importance de l’influence française sur le mouvement des idées dans ce pays.

Après examen du kémalisme et d’une « laïcité » turque qui reconnaît la religion musulmane et l’institue en religion officielle, Thierry Zarcone souligne le caractère pluraliste de l’islam pratiqué par les Turcs d’aujourd’hui.  Dans leur majorité, ceux-ci s’inscrivent dans la tradition sunnite, et font référence sur le plan juridique à l’école hanéfite qui est la plus souple, la plus rationnelle et la plus ouverte des écoles de droit musulmanes. L’islam turc (et balkanique) est traditionnellement tolérant, et tout à fait étranger à l’antisémitisme – les juifs chassés du Portugal et d’Espagne ayant été accueillis avec grande faveur par le Sultan. On recense aussi des chiites, de très nombreuses confréries soufies et une importante communauté qui pratique en secret la religion des Alèvis qui intègre à l’islam des croyances qui lui sont extérieures – par exemple la réincarnation…

Un tableau complet, précis et vivant, propre à dissiper les fantasmes.

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(1) Thierry Zarcone, La Turquie moderne et l’islam, Flammarion, 2004.

 

Article publié dans le numéro 842 de « Royaliste » – 2 juillet 2004