Imaginons que, tout au long de l’année, trois Boeing 737 s’écrasent chaque jour sur le sol des Etats-Unis. Le gouvernement du pays serait mobilisé, le Président multiplierait les déclarations et, dans le monde entier, on chercherait sans relâche les causes de ces catastrophes quotidiennes pour y mettre un terme.

C’est bien un nombre équivalent de personnes qui périt chaque année aux Etats-Unis à la suite d’accidents de la vie d’un caractère particulier. Deux économistes américains ont observé que cent cinquante-huit mille de leurs concitoyens sont morts en 2017 par overdose, à la suite d’une maladie liée à l’alcoolisme ou parce qu’ils se sont suicidés. A la différence des victimes d’une catastrophe aérienne ou d’un tremblement de terre, ces personnes meurent dans l’indifférence des pouvoirs publics et sous le regard dégoûté des moralistes : non, ce n’est pas bien de se saouler, de se droguer ou de se jeter sous un train ! Mais c’est encore moins bien d’accepter comme une fatalité, dans la première puissance mondiale, débordante de richesses, cette épidémie mortelle qui frappe ceux qui n’ont plus de raisons de vivre et qui décident d’en finir d’une manière ou d’une autre.

Anne Case, professeur émérite d’économie, et Angus Deaton, qui reçut le Nobel d’économie en 2015, se sont penchés sur le phénomène des morts de désespoir (1) pour tenter d’en saisir les causes. Leurs analyses sont d’autant plus saisissantes que tous deux se déclarent favorables au capitalisme, dont ils voudraient simplement supprimer les excès. On se gardera cependant de plaquer les résultats de leur travail sur la situation française et ouest-européenne en raison des particularités du système de santé et de la faiblesse de la protection sociale aux Etats-Unis. Les comparaisons raciales nous sont par ailleurs étrangères mais elles sont débordées par d’autres facteurs et permettent de détruire quelques clichés.

La souffrance est au cœur de cette enquête magistrale sur les aspects les plus sombres de la société américaine. “La détresse sociale et communautaire, le marché du travail, la politique et les intérêts des entreprises, tout cela s’articule autour de la souffrance, et la souffrance est l’une des voies par lesquelles chacun de ces facteurs affecte les morts de désespoir ». Les causes profondes de cette souffrance ne tiennent pas au chômage, à la pauvreté, aux inégalités de revenus. Ces facteurs jouent un rôle mais la progression de l’épidémie de morts par désespoir n’est pas corrélée à une augmentation de la pauvreté. A la différence d’un phénomène viral, cette épidémie sociale est un processus lent qui entraîne chez certains la perte de leur mode de vie : on perd son travail mais aussi sa relation à l’entreprise comme collectivité humaine, les familles se disloquent ou ne se forment pas parce que les enfants naissent hors mariage, on ne fréquente plus son syndicat et son club de loisirs, on se désintéresse de la politique et la religion se perd : jusqu’en 1990, 7 à 8% des Américains se déclaraient sans religion ; ils étaient 25% en 2016.

Comme dans d’autres pays, les désespérés ont recours au suicide, à l’alcool et à la drogue pour se tuer mais aux Etats-Unis il faut ajouter les opioïdes fabriqués par les firmes pharmaceutiques américaines et généreusement distribués par les médecins : en 2015, 98 millions d’Américains – plus d’un tiers de toute la population adulte – se sont vus prescrire des opioïdes et 17 000 en sont morts l’année suivante – mais les profits réalisés ont été phénoménaux.

Anne Case et Angus Deaton ne se contentent pas d’établir ces constats généraux sur la souffrance sociale aux Etats-Unis. Ils montrent que la mort par désespoir ne frappe pas de la même manière tous les groupes sociaux et raciaux. En France et aux Etats-Unis, beaucoup pensent que la misère matérielle et morale frappe principalement les Noirs. Ce n’est plus vrai. Au siècle dernier, les Africains-Américains ont connu une forte mortalité, aggravée par l’arrivée du crack et du sida, qui faisait suite aux pertes d’emplois subies par les travailleurs noirs peu qualifiés. Or les Noirs n’ont pas été touchés par l’épidémie de morts par désespoir : leur taux de mortalité reste supérieur à celui des Blancs, mais il régresse alors que le taux de mortalité des Blancs augmente. De plus, les Noirs ont un taux de suicide inférieur à celui des Blancs…

Cette vision racialisante passe à l’arrière-plan lorsqu’on s’aperçoit que tous les Blancs ne sont pas atteints par l’épidémie. Qu’il s’agisse de la drogue, de l’alcool ou du suicide, ce sont les Blancs non-diplômés, hommes et femmes à égalité, qui sont principalement touchés par le désespoir. Et dans cette vaste catégorie, c’est plus spécialement la classe ouvrière qui subit la stagnation des salaires, le chômage, la précarisation, la désintégration familiale, la perte de religion – et les effets pervers du système de santé qui fait l’objet dans le livre d’une critique implacable. Ceci sans oublier que 27 millions de citoyens sont toujours dépourvus d’assurance-santé…

Anne Case et Angus Deaton se demandent “pourquoi le capitalisme fait tant de laissés-pour-compte” à partir d’un constat désolé : “Jusqu’au krach, il était possible de penser que les élites savaient ce qu’elles faisaient, que les salaires des PDG et des banquiers étaient gagnés au service de l’intérêt public, que la croissance économique et la prospérité compenseraient la laideur du système. Après le krach, quand tant de gens ordinaires ont tellement perdu, y compris leur emploi et leur maison, les banquiers ont continué à être récompensés en toute impunité, et la classe politique a continué à les protéger. Le capitalisme s’est mis à ressembler à une forme de racket permettant la redistribution vers le haut, plutôt qu’à un moteur de prospérité générale”.

On peut à bon droit estimer que le capitalisme est toujours une forme de racket et que les propositions des deux auteurs pour le réformer sont aussi sympathiques qu’insuffisantes. Cela dit, l’ouvrage est à recommander chaleureusement à deux catégories de citoyens français : ceux qui continuent de croire que les Etats-Unis sont le modèle économique et social qu’il faut suivre ; ceux qui sont tentés d’adhérer à la thèse racialiste du “privilège blanc”. Aux Etats-Unis comme en Europe, c’est une violente et sanglante lutte de classes qui est en cours. Souvenez-vous : chaque jour, c’est comme si trois Boeing s’écrasaient sur le sol américain.

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(1) Anne Case, Angus Deaton, Morts de désespoir, L’avenir du capitalisme, PUF, 2021. Les citations sont tirées de cet ouvrage.

 

Article publié dans le numéro 1211 de « Royaliste » – Mai 2021