Être exemplaire

Des polémiques qui concernent Frédéric Mitterrand, je ne veux rien dire car elles se déroulent dans la confusion des mots, des concepts, des critères de jugement. Les politiques, qu’ils soient militants ou hommes d’Etat, n’ont pas à se faire professeurs de morale : ils doivent au contraire entendre les leçons des théologiens et des philosophes et se soumettre à des injonctions qui les dépassent infiniment.

Une morale pleinement réalisée est l’idéal de la raison politique. Mais si cette intention est prise au sérieux, nous devons nous persuader qu’elle implique un effort révolutionnaire, d’une radicalité qui laissera sans voix nos télé-moralistes. Nous avons souvent montré en évoquant le judaïsme, le christianisme et nos modernes philosophies de la morale que nous sommes aujourd’hui à l’opposé de ce qui est prescrit dans l’ordre de la charité, de la justice, du travail, de l’échange, du prêt, du don, du service rendu à la collectivité, du simple souci d’autrui… Le principe de concurrence, le « management par le stress » sont des logiques de destruction de la personne humaine, de la relation humaine, de la société elle-même. Pourtant, on continue à « traiter » les suicides au travail comme un inconvénient passager, circonscrit, évitable par quelques aménagements dans la mise en condition psychologique des salariés.

Le cirque médiatique offre aux patrons et aux ministres maintes occasions de fuir leurs responsabilités et d’éviter de prendre les décisions radicales qu’impliquerait la « moralisation du capitalisme ». Ainsi, l’affaire Mitterrand fit diversion, par sa nature, non par le calcul de quelques manipulateurs. Elle déclencha un torrent de mots, une cavalcade de postures. Du matin au soir, on nous a parlé de sincérité, d’honneur, d’émotion… C’est le lexique des scènes de ménage. Il est triste de voir souffrir un homme pris au piège de ses propres aveux. Mais cet homme est ministre et ce qu’il nous dit est hors sujet – comme les bavardages bienveillants ou malveillants qui le concernent. La sincérité n’est pas un gage de rectitude politique. L’honneur, nul ne sait ce que c’est : l’individu fixe lui-même ses critères d’honorabilité et se réclame souvent d’une manière d’être aristocratique qui privilégie les grandeurs d’établissement et les jugements du clan. L’émotion n’a pas lieu de s’exprimer car le politique doit parler le langage de la raison, du droit, pour le service de l’Etat.

Si les responsables politiques voulaient éviter qu’on ne s’emballe plus à l’avenir sur de semblables affaires, il leur faudrait revenir aux vieux principes de la respublica :

Rigueur dans les nominations : un ministre doit être choisi au vu de son dévouement à l’intérêt général. Désigner une personnalité en fonction de son nom, de sa réputation médiatique, de sa séduction personnelle, c’est avouer qu’elle va faire semblant de gouverner, les véritables décisions étant prises à Matignon ou à l’Elysée. Accepter une nomination dans de telles conditions, c’est se rendre complice d’une imposture.

Rigueur dans l’attribution des portefeuilles : on sait depuis l’Antiquité que la politique n’est pas affaire de compétence. Nommer un agriculteur au ministère de l’Agriculture signifie qu’on aura un ministre des agriculteurs et non un homme d’Etat en charge de la politique agricole de la nation qui doit prendre en compte les agriculteurs mais aussi les échanges internationaux, la santé publique, l’environnement… Même chose pour la Culture : il vaut mieux ne pas avoir une sensibilité d’artiste pour établir un budget et répartir des subventions.

Ascèse du citoyen qui a l’ambition de devenir homme d’Etat (1). A droite comme à gauche, les exemples ne manquent pas : Michel Debré, Pierre Mendès-France, pour n’évoquer que les disparus. Nous ne savons rien de leur vie privée ni de leurs goûts. Dans leur manière de s’habiller, de serrer des mains, de parler devant un micro ou une caméra, il y avait une retenue qui incitait au respect, à l’admiration, parfois à un attachement passionné lorsqu’ils prenaient tous les risques – pour le pays et pour nous.

Qui ne le voit ? Le temps des grands serviteurs de tous n’est pas encore revenu.

***

(1) Le militant qui sert une cause est dans une autre logique : il n’est un modèle ni pour les législateurs, ni pour les gouvernants.

Editorial du numéro 955 de Royaliste – 2009.