Voici un grand et beau travail de réflexion sur les philosophies morales et de critique des théories sociales. Il permet aux citoyens de retrouver des repères dans les actuels débats, noyés dans une bouillie idéologique touillée par les « communicateurs » de tous bords.

En philosophie politique et morale, la confusion est aujourd’hui totale dans le champ politico-médiatique. Les officines de « communication » fonctionnent comme des machines à broyer les idéologies, à concasser les concepts, à réduire en bouillie les idées, à tordre les mots dans tous les sens jusqu’au point où, privés de signification, ils agissent comme des leurres.

Quel invraisemblable baragoin ! On confond allègrement la morale et l’éthique, on remplace (non sans intention maligne) l’égalité par l’équité, on fait croire que la « régulation » de l’économie ultralibérale marque le retour à une intervention de l’Etat sur le mode keynésien et des prétentieux de sérails nous assomment avec des « impératifs kantiens » et des professions de foi « humanistes ».

Préciosités ridicules ? Non pas. Derrière la brumasse moralisante, se déroulent des luttes sociales acharnées qui se traduisent par le triomphe d’un moralisme parfaitement abject : domination sans partage des forts, qui jouissent des fruits de l’exploitation et de la corruption, et qui enseignent aux faibles les vertus de l’effort, du sacrifice et de la pénitence infinie. Il faut prendre garde à cet état de fait : l’inégalité conduit au despotisme comme le rappelle Denis Collin en prélude à l’ouvrage indispensable, roboratif, que ce professeur de philosophie vient de publier (1).

Indispensable car il présente les grandes philosophies morales qui marquent de manière indélébile la conscience européenne – celles d’Aristote, de Kant de Hegel – et des œuvres contemporaines qui nourrissent les débats sur la justice sociale, notamment celle de John Rawls. Ceci sans oublier, comme trop souvent de nos jours, la pensée marxienne judicieusement relue et critiquée par Denis Collin.

Roboratif parce que cet excellent pédagogue est un citoyen engagé. Son ouvrage magistral n’est pas un froid dictionnaire des idées morales et sociales mais le manuel raisonné, rigoureusement fondé et référencé, d’un militant qui a entrepris de repenser politiquement la question fondamentale de l’égalité en vue d’une « théorie étendue » de la justice sociale.

Telles sont quelles unes des qualités qui risquent d’intimider celles et ceux qui ne sont pas frottés de philosophie. L’obstacle de la densité peut être aisément franchi si l’on garde le livre à porter de la main pour y puiser des explications et des arguments selon les nécessités de jour.

Vous ne savez pas la différence entre la morale et l’éthique ? Denis Collin l’établit en quelques lignes. Vous savez qu’un bateleur comme Alain Minc nous a embobinés en jonglant avec les concepts d’égalité et d’équité ? Tout s’éclaire lorsqu’on remonte aux sources. Vous voulez pénétrer une pensée authentiquement libérale ? Celle de Hayek est présentée de manière accessible et dûment critiquée. Le nom de Rawls vous était inconnu ? Ce penseur mérite le détour, même si sa théorie de la justice ne tient pas ses promesses. Les économistes keynésiens trouveront quant à eux une forte analyse de leur maître à penser qui souligne les ambiguïtés, les limites et les carences de cette oeuvre utile – dès lors qu’elle est mise dans une perspective de justice sociale.

Au fil des interrogations et des recherches, on s’apercevra que la démarche de Denis Colin, apparemment très éloignée de la nôtre en son point de départ, devient proche et presque familière. A cause de l’exigence d’égalité et du souci commun de justice sociale ? Sans aucun doute. Mais aussi parce que l’auteur ne se contente pas de dénoncer le capitalisme et la globalisation : il veut apporter une « contribution à la nécessaire refondation de la politique » – politique étant le dernier mot d’une conclusion qui ouvre sur d’autres travaux et sur d’autres débats.

Le beau travail de Denis Collin mérite en effet la critique. On aimerait que la question de l’Etat soit approfondie. On regrette des absences, tout particulièrement celle de François Perroux, le plus grand économiste français du 20ème siècle qui ordonnait l’économie « d’intention scientifique » à une philosophie morale. Sans abandonner une point de vue rigoureusement laïque, il est permis de s’étonner de l’absence de toute référence aux théologiens et aux philosophes juifs et chrétiens alors que la morale sociale incluse dans le judéo-christianisme est fondatrice – ainsi que la philosophie grecque – de notre civilisation. Rien sur la tsedaka ? Aucune référence à Thomas d’Aquin ? Pas de référence au « juste prix » ? A la prohibition religieuse de l’usure ? A l’aumône ? Emmanuel Kant efface-t-il Augustin d’Hippone ?

Le manque d’intérêt de Denis Collin pour les notions et les auteurs évoqués est révélateur des « oublis » de l’enseignement scolaire et universitaire. Comment établir des généalogies exactes, comment faire l’histoire véridique des concepts en passant sous silence ce que nous devons, croyants ou pas, aux pensées juive, chrétienne et musulmane. Dette immense, source d’une richesse qu’il faut aujourd’hui dépenser sans mesure si nous voulons refonder, après le double échec du matérialisme utilitaire et des religiosités fanatiques, une société de justice et de paix.

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(1) Denis Collin, Morale et justice sociale, Seuil, 2001. Denis Collin est l’auteur, avec Jacques Cotta, d’un ouvrage qu’il est bon de lire ou de relire pendant la campagne présidentielle : L’illusion plurielle, Pourquoi la gauche n’est plus la gauche ? JC Lattès, 2001.

 

Article publié dans le numéro 788 de « Royaliste » – 10 février 2002