Ne confondons pas l’institution monarchique, qui est d’ordre politique, avec les valeurs familiales, qui, elles, appartiennent au domaine social et idéologique.

Dans l’entretien qu’ils nous ont accordé, et dans le très remarquable ouvrage qu’ils ont consacré aux grandes fortunes (1), Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot exposent les valeurs familiales, telles qu’elles sont honorées et pratiquées dans les familles anciennes et fortunées en des termes qui nous semblent familiers : une image de la grande famille chaleureuse habitant les mêmes lieux où se retrouvent beaucoup d’enfants (frères et sœurs, cousines et cousins) et qui assurent de multiples manières la solidarité entre les générations ; une apologie du devoir de transmission d’un patrimoine matériel et d’un capital symbolique, souvent inscrit dans l’histoire de la nation ; une idée de la perpétuation d’une famille vouée à persévérer dans son être ou, comme le disaient les auteurs, « une continuité dynastique et juridique (créant) une immortalité fictive qui ressemble à celle de la monarchie ».

Ayant brièvement indiqué, lors de l’entretien, qu’il s’agissait là d’une « ressemblance fort lointaine »,  je voudrais maintenant expliciter ma réserve.

Les mots utilisés dans les familles anciennes et fortunées figurent dans le lexique monarchisant, mais ils sont source de graves confusions. Quand ces familles se décrivent ou sont décrites comme des dynasties ou comme des lignées, chacun comprend que nous sommes dans le domaine social, et non pas dans l’ordre politique. Les politiques, parmi lesquels nous comptons, n’ont pas grand-chose à dire sur cette idéalisation de la famille ; ils ont seulement à se préoccuper des privilèges de la classe riche, et des conditions de la transmission des patrimoines. Affaire de fiscalité…

En revanche, les royalistes ne sauraient accepter plus longtemps que l’idéologie familialiste vienne contaminer l’idée de la royauté et dénaturer l’institution monarchique. Cette contamination est un phénomène relativement récent, qui prend naissance dans les milieux contre-révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle (on le trouve chez l’abbé Barruel) et qui s’affirme au XIXe siècle dans le royalisme catholique social, dont on sait qu’il fut animé par des représentants de l’ancienne noblesse. Le marquis de La Tour du Pin, notamment, a mis en valeur la transmission de l’héritage (le plus souvent un patrimoine foncier) par des propriétaires qui ne sont que des usufruitiers. C’est cette pensée, tout à fait respectable, et ce sont ces mots que l’on retrouve dans les grandes familles actuelles. Mais les notions ainsi véhiculées sont tout à fait inadéquates pour rendre compte de la monarchie royale. Pourquoi ?

Parce que la symbolique royale concerne l’ensemble de la nation, alors que la famille vit son identité par elle-même et pour elle-même. Parce que la charge royale consiste à servir la nation (selon les exigences communes de justice et de liberté) alors que la famille s’occupe exclusivement de sa propre existence sociale. Parce que le royaume n’est pas un domaine dont le roi serait propriétaire (dont il pourrait « user et abuser ») et dont ses enfants seraient les héritiers. Stricto sensu, la monarchie n’est pas héréditaire.

Qui ose dire cela ? L’ensemble des légistes du roi, au fil des siècles, et aujourd’hui les historiens du droit. Ainsi Jean de Terrevermeille qui écrit que « pour le royaume de France, il n’est ni succession ni héréditaire, ni patrimoniale mais simple ordre successif (…) car « le droit de primogéniture ne vient pas du père mais des lois du royaume ». Et Blandine Kriegel résume la pensée des légistes en écrivant que « la théorie de la succession n’est pas héréditaire, mais statutaire. Elle ne concerne pas primitivement l’héritier mais l’État ».

Dans sa vision d’une monarchie qui serait le gouvernement héréditaire d’une famille, le traditionalisme contredit la tradition royale et la vide de son sens : l’institution politique n’est pas réductible à une structure sociale, ou elle perd sa raison d’être.

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(1) Cf. « Royaliste » n° 662 et Grandes fortunes, dynasties familiales et formes de richesse, Payot, 1996