A l’encontre des oppositions simplistes, Ran Halévi nous invite à penser la modération dans le cadre de la monarchie absolutiste, et montre comment toute politique modératrice fut récusée après l’échec des monarchiens.

L’article que Ran Halévi a consacré à l’histoire de la modération (1) est de ceux qu’il ne faut pas manquer. Bien entendu, ceux qui iraient y chercher des arguments pour justifier ou dénigrer la monarchie d’Ancien régime en seront pour leur frais. Il s’agit ici de saisir les subtiles relations entre pouvoirs et puissances dans l’Etat royal, et de comprendre la fine dialectique des légistes et des philosophes politiques à l’âge classique.

Sur ces sujets mille fois examinés, les récits idéologiques marquent encore nos souvenirs. Il est temps de rafraîchir notre mémoire. A la belle image réactionnaire d’un pouvoir royal trouvant ses limites dans une France « hérissée de libertés », à la perspective révolutionnaire d’un roi-tyran voué à succomber, tel Goliath, sous les assauts des combattants de la Liberté, Ran Halévi oppose simplement une nouvelle méthode d’enquête historique. Elle consiste à envisager la théorie et la pratique de la modération à l’intérieur du système de l’absolutisme monarchique, comme principe « travaillant » négativement une royauté de moins en moins assurée d’elle-même – jusqu’à ce que la pensée modératrice s’impose dans les premiers moments de la Révolution avant de disparaître avec la monarchie constitutionnelle.

Pour étayer sa recherche, Ran Halévi a repris toute la question des parlements et relu des œuvres majeures. Celles trop peu connues de Claude de Seyssel et de Jacob Nicole Moreau. Mais surtout celle de Montesquieu, monument célèbre mais peu visité. L’Esprit des lois a été réduit à quelques formules par des générations de constitutionnalistes, alors que cet ouvrage souvent énigmatique a engendré au 18ème siècle deux formes de radicalisme politique : celle des parlements cherchant à réfréner l’absolutisme, celle des monarchiens qui voulaient détruire l’Ancien régime et abaisser le pouvoir monarchique au profit d’un nouvel équilibre des institutions que le monarque constitutionnel aurait assuré.

L’échec des monarchiens puis la chute de la monarchie entraînent la perte de pensée modératrice. Ce ne sont pas seulement les modérés qui sont pourchassés, c’est l’idée même de modération qui devient odieuse, c’est l’attitude modérée qui devient suspecte, c’est le modérantisme qui devient criminel. Voilà qui remet en question la thèse selon laquelle la Révolution aurait effectué un transfert de souveraineté du roi à la nation : la logique de l’absolutisme royal, qui porte et supporte la modération, serait-elle radicalement opposée à la logique de l’absolutisme jacobin ?

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(1) Ran Halévi, « La modération à l’épreuve de l’absolutisme », Revue Le Débat, n°109, mars-avril 2000.

 

Article publié dans le numéro 750 de « Royaliste » – 15 mai 2000