Textes à l’appui, nous avions montré dans un numéro récent (n° 810, p. 2) la désillusion et la révolte muette de la plupart des cadres du secteur privé. Il faut y ajouter désormais un autre constat, appuyé un ensemble impressionnant de déclarations publiques, d’articles et de livres récemment publiés : c’est le milieu dirigeant tout entier qui ne croit plus à ce qu’il dit ni à ce qu’il fait. Membres de l’oligarchie politique française et européenne, grands patrons, ploutocrates, journalistes néo-libéraux partagent le même désarroi face aux effets pervers et violents du laisser-faire et de la globalisation.

On ne saura jamais combien de personnes en France et dans le monde ont été réduites à la misère, conduites à la dépression nerveuse, poussées au suicide par de hauts dirigeants qui dévidaient avec arrogance les sornettes idéologiques conformes à leurs intérêts. Il fallait leur faire confiance, croire au marché planétaire, travailler dur pour augmenter les profits censés créer les emplois des lendemains enchanteurs. Ceux qui contestaient leurs analyses débiles, leurs succès ravageurs étaient rangés dans le camp des ringards, des rouges, des crétins.

POISSON POURRI

Aujourd’hui, changement de cap et de langage. De même que la Révolution dévorait naguère ses propres enfants, la Finance détruit le capitalisme industriel et ruine les spéculateurs eux-mêmes. Un premier cri d’alarme avait été lancé par Georges Soros. Et voici que le « parrain » du capitalisme français, Claude Bébéar, s’inquiète de dérives catastrophiques en des termes qu’on lit ordinairement dans Royaliste.

Nous ne perdrons pas de temps à nous interroger sur les motifs du maître des assurances Axa. En des termes beaucoup plus élégants que ceux tenus en privé par Claude Bébéar, on notera que, comme à l’accoutumée, le poisson pourrit par la tête.

« Je ne crois plus du tout au marché », confie le bonhomme dans un entretien publié sous forme d’un livre (1) dont le titre est en forme d’avertissement solennel : « Ils vont tuer le capitalisme ». L’analyse du patronal parrain confirme nos critiques radicales : la financiarisation détruit l’activité économique en raison du comportement douteux ou franchement crapuleux des analystes financiers, des agences de notations, des banquiers d’affaires et autres parasites qui bénéficient de la confiance des spéculateurs. D’innombrables boursicoteurs ont été ruinés, la liste des entreprises poussées à la faillite par la pression financière s’allonge chaque mois et l’on découvre que beaucoup de patrons ont trafiqué leurs bilans pour éviter une baisse des actions de leur entreprise – sans parler les licenciements décidés dans la panique. Toutes les structures du capitalisme privé sont prises dans un tourbillon d’illusions et de mensonges qui menace d’emporter ceux qui en ont abusivement profité.

REPAIRE DE VOLEURS

Le diagnostic de Claude Bébéar (qui ne propose aucun remède sérieux) est confirmé dans Les Echos (2) par l’excellent  journaliste qu’est Paul Fabra. Pour lui, les gains abusifs des patrons ont été justifiés par une référence abusive au marché puisque les grands managers fixaient eux-mêmes les normes de rémunération. Pire : l’accord de paix conclu entre les autorités américaines de régulation et les « investment banks » est tellement complaisant pour ces banques que le correspondant à New York du « Financial Times » a comparé Wall Street à un « repaire de voleurs ». Oui, c’est dans le Financial Times qu’on lit ces vérités horrifiques !

Non seulement la presse du grand capital ne croit plus à la Bourse, mais Paul Fabra explique qu’on commence à douter de la productivité de l’économie américaine car les économistes et les statisticiens observent que «dans les périodes de marasme, quand les managers licencient à tour de bras et que le volume de la production diminue, tout au moins pour l’instant, dans une proportion moindre, la productivité s’élève… ainsi que le prestige des grands ordonnateurs ».

Restons aux Etats-Unis. Président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan s’inquiète d’une possible déflation. Certes, il ne s’agit pas d’une « menace dangereuse et imminente pour les Etats-Unis » mais d’une menace « mineure » qui pourrait cependant entraîner une intervention de la banque centrale. Balancement circonspect qui se conclut par un aveu confondant : « l’idée que la déflation pourrait apparaître n’avait tout simplement jamais traversé notre esprit jusqu’à ce que le Japon nous prouve le contraire », a déclaré cet homme qu’on décrivait comme un bon génie ! Comment croire en Greenspan s’il ne croit plus lui-même aux capacités d’analyse de ses services…

En Allemagne, la menace déflationniste fait plus que traverser l’esprit des banquiers centraux. Yves Mersch, président de la Banque centrale du Luxembourg et membre du directoire de la BCE déclarait fin mai à la presse qu’ « il est tout à fait possible que l’Allemagne soit touchée par la déflation au cours des douze prochains mois» tandis que le FMI soulignait de son côté la gravité du risque de déflation en Allemagne. Le ministre allemand des finances a rétorqué que ce « bavardage » était « irresponsable » et il a été soutenu par Ottmar Issing, le chef économiste de la Banque centrale européenne. Etonnante prise en bec entre de hauts personnage qui, du coup, perdent toute autorité et ruinent la fameuse confiance que nous sommes censés placer en eux. Que croire ? Qui croire ? Telles sont les questions auxquelles plus personne, en Europe et dans le monde, n’est en mesure de répondre.

MANIPULATIONS

Ne sachant que penser, disant tout et le contraire de tout, les prétendus responsables de l’économie et de la monnaie tentent de sauver les apparences en respectant pour la forme un Pacte de stabilité dont l’absurdité a été dénoncée par Romano Prodi, qui est criminel face à une menace de déflation et que certains voudraient bien violer sans s’exposer aux sanctions prévues.

C’est ainsi que notre ministre de la Défense a lancé dans le débat entre eurocrates une idée qui traînait dans les couloirs depuis quelque temps : «Il faut faire échapper, au moins en partie, les dépenses militaires au Pacte». Pourquoi les dépenses militaires ? Pourquoi pas les dépenses sociales, ou d’autres tout aussi vitales ? Pour rien : il s’agit de respecter la règle idiote des 3% de déficit maximum par des astuces qui ne résoudront aucun problème : ni celui de la politique budgétaire, ni ceux relatifs à la lutte contre la récession en cours et contre le risque croissant de déflation. Présenter comme solution une pure manipulation comptable, c’est signifier qu’on ne croit plus au Pacte de stabilité (3), ni à une réaction commune face à la crise économique que la monnaie unique n’a pas empêchée.

Là aussi, le doute s’installe. Plus personne n’ose évoquer la fameuse « forteresse euro » et on commence, en Allemagne, a regretter l’aliénation de la souveraineté monétaire du pays au profit de la Banque centrale européenne. C’est le très libéral Erik Izraelewicz qui l’écrit dans Le Monde (25 mai) : « L’Allemagne va-t-elle bientôt demander à quitter l’eurozone, à renoncer à la monnaie unique et à réimprimer… ses bons vieux deutsche Marks ? Outre-Rhin, la question n’est évidemment pas à l’ordre du jour. Officiellement, aucun leader politique allemand, aucun industriel non plus n’envisage une telle hypothèse – d’ailleurs totalement exclue par les traités européens. C’était pourtant l’une des interrogations, iconoclastes, qui venaient à l’esprit lors de la cinquième session du Dialogue franco-allemand qui réunissait, les 22 et 23 mai à l’Académie européenne d’Otzenhausen, dans la Sarre, politiques, chefs d’entreprise et experts des deux pays ».

Après avoir rappelé que l’Allemagne avait imposé des conditions draconiennes (Pacte de stabilité, BCE copiée sur la Bundesbank) en contrepartie de l’abandon de son écrasant pouvoir monétaire, notre éminent confrère ose écrire cette vérité inouïe : « Aujourd’hui, l’Allemagne peut se demander si elle ne serait pas mieux à même de gérer ses propres difficultés si elle possédait encore tous les attributs de sa souveraineté monétaire, si elle n’avait pas à subir le « carcan » qu’elle a imposé alors à ses partenaires pour les discipliner. Une nouvelle histoire d’arroseur arrosé ! ».

Et de préciser : « Les difficultés actuelles du pays sont liées, pour une bonne partie, à la politique monétaire de la BCE et à celle des changes – dont on ne connaît pas précisément le responsable. L’économie allemande souffre à la fois des conditions initiales dans lesquelles le DM a été fondu dans l’euro (avec un mark à l’époque surévalué), des taux d’intérêt fixés par la banque à des niveaux anormalement élevés compte tenu de sa situation propre (un taux directeur de 2,5 % pour une inflation de 0,7 % et une croissance proche de zéro) et d’une devise qui désormais s’apprécie face au dollar (un coup de frein supplémentaire au seul moteur de l’économie allemande qu’était l’exportation).

L’euro oblige aussi Berlin, sur le front budgétaire, à respecter le Pacte de stabilité, et donc à mener une politique restrictive en matière de finances publiques – à ramener son déficit en dessous des 3 % de son PIB. […]La grande difficulté pour l’Allemagne, c’est finalement que les architectes de l’euro, obsédés par les risques liées à l’inflation, n’avaient pas prévu dans leur construction, le risque de la déflation – et le dangereux déroulement de ses mécanismes une fois celle-ci enclenchée ».

Ils n’avaient pas prévu… Ils ne savaient pas… Ils n’y croient plus… Ils nous ont mis dans la nasse et ne savent pas que faire pour en sortir. Preuve est faite que les oligarques et les eurocrates de droite et de gauche sont de dangereux incapables.

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(1) Claude Bébéar, Ils vont tuer le capitalisme, Plon, 2003. Cf. l’excellente analyse de l’ouvrage par André Orléan, Libération du 19 mai 2003.

(2) la chronique de Paul Fabra, « Quand sortirons-nous de la magie ? », Les Echos du 9 mai 2003.
(3) cf. l’article de Joseph Stiglitz (Les Echos du 19-5-03), économiste libéral qui est plus que dubitatif sur les avantages de l’indépendance des banques centrales, et qui n’est pas défavorable à l’inflation et à la politique de déficit budgétaire.

 

Article publié dans le numéro 818 de « Royaliste » – 9 juin 2003