Dans l’art du contretemps, Michel Rocard ne déçoit jamais les spectateurs. Mais ses actes de fausse contrition finissent par lasser.

Toujours défaite, faute d’une claire compréhension du politique, la « deuxième gauche » n’en finit  pas de rebondir. Après avoir cru trouver en Jacques Delors son candidat idéal, et fort dépitée de sa défection, elle tente de se refaire une santé avec Michel Rocard – éternel vaincu qui n’est jamais meilleur que lorsqu’il glose sur l’échec.

On se souvient que le chantre de la deuxième gauche avait fait un malheur dans le spectacle médiatique en larmoyant sur l’échec de la gauche aux législatives de 1978. Lui et ses amis furent excellents lorsqu’ils prêchèrent résignation et sacrifice pour appuyer la politique deloriste de « rigueur ». Lorsque « Michel » était à Matignon, des cortèges de flagellants rocardiens répétèrent sur tous les tons que la gauche irait « dans le mur » aux législatives – le calcul de ces braves gens étant de rebondir sur la défaite de 1993 pour gagner « avec Michel » la présidentielle de 1995. Le big bang annoncé à contretemps et la conquête du pouvoir au sein du Parti socialiste s’inscrivaient dans cette stratégie, dont les résultats furent particulièrement brillants : le « candidat naturel » éjecté, le Parti socialiste défait aux européennes, avec une perte de 4,5 % des suffrages en un an.

Il est vrai que l’Élysée avait téléguidé le « missile » Tapie – tactique que nous avions dénoncé à l’époque tant la promotion d’un populiste doublé d’un affairiste douteux nous paraissait dangereuse pour le pays. Mais en politique on est d’abord vaincu par ses propres erreurs et par ses propres faiblesses. Michel Rocard ignore manifestement cette très banale vérité. Au lendemain du retrait de Jacques Delors, l’ancien candidat a dénoncé les fautes commises par les socialistes comme s’il n’avait jamais été dirigeant du Parti socialiste, ni Premier ministre trois années durant. Sur le « champ de ruines » qu’il décrit, Michel Rocard figure parmi les démolisseurs-en-chef : la preuve, c’est qu’il continue de pilonner les débris et qu’il annonce à tous vents une défaite quasi certaine.

La raison de cet acharnement ? La création à plus ou moins court terme d’un parti social-démocrate dûment recentré. En d’autres termes, les rocardiens cherchent à faire du delorisme sans Delors. Pour ménager l’avenir d’un courant qui a toujours contribué intelligemment au débat démocratique, ils feraient mieux d’essayer le rocardisme sans Rocard.

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Article publié dans le numéro 634 de « Royaliste » – 9 janvier 1995.