Le Premier ministre n’est pas sans projets. Mais se donne-t-il tous les moyens pour réaliser le « nouvel élan » souhaité par le président de la République ?

Pendant la guerre du Golfe, de mauvais esprits, qui n’étaient pas tous dans l’opposition, confiaient en sourdine que le Premier ministre avait pratiquement disparu. Mais ne pas se trouver sur le devant de la scène politique ne signifie pas qu’on est inexistant. Ainsi, Michel Rocard a veillé au bon fonctionnement de l’Etat tout en préparant un certain nombre de projets qu’il a récemment exposé au « Monde « (1).

Fidèle à sa méthode, le Premier ministre veut avancer pas à pas, dans la concertation et si possible avec le consensus le plus large possible. C’est ainsi qu’il veut parvenir à la maîtrise des dépenses de santé, et qu’il envisage d’aborder la question des retraites, à partir du Livre blanc qui sera publié dans quelques semaines. Il lui faudra aussi défendre devant le Parlement trois projets importants, qui avaient été annoncés par le président de la République : d’une part l’établissement d’une plus grande solidarité entre les communes, d’autre part le projet de statut sur la Corse, enfin un grand projet de loi sur la politique de la ville qui aura trois volets : « loger, protéger, intégrer ». D’autres projets seront soumis au Parlement, notamment celui qui concerne les écoutes téléphoniques dont on parle depuis des décennies…

Le Premier ministre a d’autre part réaffirmé son refus d’une « régulation absolue par l’argent » en soulignant l’importance d’une « gestion qui valorise le service public et refuse la pure régulation par le marché de ce qu’il ne sait pas faire : par exemple l’hospitalisation publique ou les améliorations qualitatives du système scolaire », le maintien en état des grands équipements publics et « l’aspect qualitatif de l’égalité des chances ». Mais le Premier ministre a reconnu que « nous ne tenons pas de notre corps de philosophie et de croyance un ensemble homogène de références et de valeurs suffisant pour remplacer la régulation par l’argent par autre chose qui soit suffisamment accepté. » C’est dire que le socialisme est aujourd’hui dépourvu de projet global de société, dont la formule de l’économie mixte tient lieu. Mais l’économie mixte existait bien avant l’arrivée des socialistes aux affaires, et s’il faut se féliciter de cette construction empirique systématisée par le gaullisme, il est permis de vouloir aller plus avant. Or le « nouvel élan », aussi nécessaire soit-il, ne s’inscrit manifestement pas dans une visée à long terme, dans un « modèle » capable de mobiliser les énergies. Michel Rocard a le courage de reconnaître cette vérité vieille de plusieurs années. Mais le temps est venu de dépasser ce triste constant ; en politique comme ailleurs, l’autocritique ne peut tenir lieu de vertu.

Les bonnes intentions sont incontestables et nombre de projets gouvernementaux sont en mesure de susciter l’adhésion. Il reste que le Premier ministre est resté d’une discrétion extrême sur deux points capitaux :

– Tout en déclarant que le chômage (9% de la population active) demeure son « obsession », Michel Rocard n’a pas indiqué comment il envisageait de réduire de façon décisive ce taux excessivement élevé.

-Aucun changement n’a été annoncé quant aux principes et aux orientations de la politique économique. Tout en réaffirmant son hostilité à l’idéologie du marché, le Premier ministre semble rester dans une optique néo-libérale, notamment en ce qui concerne les finances publiques.

De cette vision conservatrice résulte un paradoxe dangereux. Alors que le « nouvel élan » suppose une impulsion décisive de l’Etat, alors que la lutte contre le chômage et l’inégalité exige une politique économique et financière active, alors que la récession nous guette, on nous annonce une politique d’économies budgétaires qui limiteront les indispensables interventions étatiques et qui risquent d’accroître nos difficultés économiques.

Encore une fois, la situation du ministre des Finances ne peut être calquée sur celle de la ménagère. Si celle-ci doit éviter de dépenser plus qu’elle ne gagne, le déficit budgétaire est bénéfique dès lors qu’il est correctement financé. Le jour où M. Bérégovoy aura compris cela, nous aurons fait un grand pas…

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Article publié dans le numéro 555 de « Royaliste » – 25 mars 1991