NAF : Pourquoi dites-vous et faites-vous toujours ce que l’on n’attend pas d’un homme politique ?

M.J. : Peut-être parce que les hommes politiques classiques croient que le conformisme est le bien, et même la condition de la réussite. Or le conformisme n’est pas la vérité, et il ne constitue pas forcément la meilleure solution pour ceux qui ont des responsabilités. Voilà pourquoi il m’arrive de ne pas prononcer les mots codés et les phrases habituelles. Si cette démarche parait insolite à certains, c’est qu’elle l’est.

NAF : Vous publiez, aussi, les livres que l’on n’attend pas. Par exemple cette « Lettre ouverte aux femmes » en précampagne électorale…

M.J. : J’étais un peu en avance par rapport aux préoccupations électorales, en publiant il y a deux ans « Le petit livre bleu » — celui que nous appelons le vrai. Quant à la « Lettre ouverte aux femmes politiques », c’est un ouvrage de circonstance. Je l’ai écrit d’autant plus volontiers qu’il m’était agréable de dire mes idées sur la participation des femmes aux responsabilités collectives. Enfin, « Mémoires d’avenir » exprimait le sens d’un comportement dans l’existence et l’attitude qu’il entrainait dans la vie publique. Je crois beaucoup à l’attitude. De nombreux handicaps peuvent peser sur une action individuelle, ou sur une action collective à l’échelon de l’État. J’ai donc toujours considéré l’attitude que l’on adoptait face aux difficultés et aux théories comme essentielle, parce que c’est elle qui témoigne vraiment pour une action auprès du public. Si vous ne réussissez pas, vous avez montré du moins le fond de votre trame intellectuelle, je dirai même sentimentale, vous avez montré ce qui compte pour vous. Alors il est plus facile au public de vous comprendre, de voir le chemin que vous entendez prendre.

NAF : C’est un chemin malaisé, dans le combat politique tel que nous le connaissons…

M.J. : Mais les chemins aisés ne sont pas des chemins…

NAF : Quand on vise le pouvoir, il y a quand même des chemins plus faciles, même s’ils sont moins avouables ?

M.J. : C’est vrai. Mais tout dépend de la conception que l’on a du pouvoir. Si exercer le pouvoir consiste à répéter d’estrade en estrade des banalités, la satisfaction devrait être mince pour celui qui professe ces banalités. Je crois qu’il est plus intéressant d’arriver à persuader de son analyse et surtout d’ouvrir les yeux des gens sur les véritables questions cachées sous l’amoncellement des désordres de la vie. Or la démarche à laquelle vous faites allusion vise par une habileté qui ne raffine pas sur les moyens, à capter l’adhésion du public. Soit en brandissant des épouvantails, soit en faisant des promesses, soit en s’agitant de façon pittoresque. Mais ce n’est pas comme cela qu’un homme s’accomplit face à sa collectivité. Il dure, il progresse peut-être, mais je doute qu’au bout du compte la satisfaction soit profonde et que le résultat collectif soit bon.

NAF : Comment définissez-vous votre action ?

M.J. : C’est un appel à la lucidité. Je crois que le citoyen doit prendre conscience de ce qu’il est dans la collectivité. Et s’il regarde quelle est sa place aujourd’hui, il s’aperçoit qu’elle est insuffisante — et par sa propre faute. Car c’est lui qui doit essayer de s’insérer davantage dans le mécanisme de la concertation, de la réflexion, de la décision de la démocratie de la fin du 20e siècle.

NAF : Vous dites « par sa faute ». Mais il n’est pas facile d’être citoyen. C’est même souvent impossible à cause d’un État qui nous habitue à tout attendre de lui-même.

M.J. : Il est évident qu’aujourd’hui, dans la démocratie telle qu’elle fonctionne, s’il n’y a pas une immense prise de conscience des gouvernants, il sera impossible d’amener le citoyen à participer à la vie collective, de l’éveiller à sa responsabilité, et par là de sauver la démocratie. Car le système démocratique est un système luxueux et fragile qui s’essouffle dans de nombreux pays. Et la seule façon de lui rendre quelque vie, c’est de montrer que, derrière la façade démocratique, existe une véritable citoyenneté. En France si l’État n’a pas la détermination de faire confiance aux citoyens du lieu de s’en méfier — ou de les utiliser — je crois que la démocratie ne tiendra pas.

NAF : Qu’est-ce que la légitimité, selon vous ?

M.J. : La légitimité viendra précisément de la part d’intégration que l’on aura pu mettre à la disposition du citoyen, et non pas de celui qui aura fait fonctionner les institutions de manière artificielle : sera légitime celui qui aura su réinsérer l’âme collective des citoyens dans l’administration et dans la politique.

NAF : Quand vous parlez d’éveil, vous pensez à quelque chose de lent ou à une révolution brusque ?

M.J. : M. Giscard d’Estaing a fait, en arrivant au pouvoir une petite révolution que vous et moi avons critiquée parce que nous avons aperçu son côté artificiel et un peu grotesque. Mais ce genre de démarche, appliquée à un sujet important est fondamental. C’est ainsi que, sans révolution, vous amorcez une évolution. C’est-à-dire que vous montrez que l’on jouera avec de nouveaux dés dans une partie désormais ouverte à tous. La révolution est un choc, qui ouvre la perspective de l’absolu. Mais cette perspective se referme immédiatement sur un autre absolu, qui est celui de l’immobilisme. Je crois donc au renouvellement dans les attitudes, et non à la révolution. Je crois plus à l’attitude, c’est-à-dire à la durée, qu’à la révolution. Cette dernière est seulement une explosion dont chacun sait qu’elle est courte et qui n’est pas la voie de la détermination mais celle du hasard.

NAF : Peut-on seulement évoluer, dans un cadre d’une société industrielle qui est manipulatrice, totalitaire ?

M.J. : Oui, cette société est manipulatrice et totalitaire. Nos libertés sont toutes piégées, y compris par nous-mêmes parce que nous acceptons d’accentuer les caricatures de la société industrielle. Mais il y a toujours un moment où les civilisations comprennent, au travers de quelques-uns, qu’il faut redresser le cours des choses, et imaginer.

NAF : Que pensez-vous de Mai 68 ?

M.J. : J’ai eu une grande controverse avec Georges Pompidou sur ce sujet et je lui disais que, malgré le « rien ne sera jamais plus comme avant », les choses retourneraient dans l’ornière. Et, en effet, les acteurs de Mai 1968 se sont totalement insérés dans la société et comptent parmi les plus conformistes. Alors qu’aujourd’hui les jeunes de 18-20 ans ont en même temps des ressources de générosité et une certaine indifférence aux formes traditionnelles du discours qui leur est adressé. Ce sont des gens détachés, lucides, mais dont le cœur n’est pas sec. On ne leur fera pas croire n’importe quoi. On ne leur fera pas faire un nouveau Mai 1968, car ils n’accepteront pas d’avoir l’explosion et puis rien après. Je les crois davantage capables de peser sur l’événement, d’exiger que les choses soient conduites selon leur lucidité. Quant à Mai 1968 ? pour l’essentiel, c’est une société qui tout à coup s’est aperçue qu’elle était devenue vieillotte. Elle a voulu se donner une petite fête — jusqu’à ce que l’inquiétude saisisse tout le monde. Regardez l’Odéon où la suprême audace a été de se mettre nu sur la scène… Est-ce bien cela une révolution ?

NAF : Par-delà l’Odéon, n’y-a-t-ii pas eu en Mai 1968 une revendication pour des pouvoirs, ce qui irait somme toute dans votre sens ?

M.J. : Oui, mais faute de comprendre que la constance dans l’attitude était indispensable, les acteurs de Mai 1968 se sont donné l’illusion de jouer aux révolutionnaires… sans l’être tous les jours. On a, en Mai 1968, jacassé de façon pittoresque. Je dirai même comme des univers isolés puisque tout le monde parlait de tout sans se comprendre. D’où le caractère enfantin de cette période, à côté d’aspects très sympathiques.

NAF : N’y a-t-il pas eu, au moins, le refus d’une société à tendances totalitaires ?

M.J. : Mai 1968 a d’abord été une expérience cruelle pour tous ceux qui se sont aperçus qu’ils n’étaient pas capables de faire la révolution, tout en étant ravis de voir une partie d’eux-mêmes se donner en spectacle à l’autre partie. Donc c’était bien une petite fête, par temps beau et chaud. Mais ce n’était pas la révolution, avec ses visages sombres et décidés.

NAF : Vous ne pensez pas qu’une société sans fête, c’est déjà quelque chose d’inquiétant ?

M.J. : C’est vrai. Et Mai 1968 a été une fête si belle que le public français en a été comblé depuis huit ans. Ce que je souhaite, c’est qu’il y ait des fêtes tous les jours. Mais la France est un pays très vieux. Ce pays rêve parfois qu’il est révolutionnaire, alors qu’il ne s’aperçoit jamais de l’évolution qu’il est en train de vivre. Il la découvre tout à coup, dans une crise révolutionnaire, alors que l’évolution est accomplie et que les comportements sont déjà modifiés.

NAF : Que reprochez-vous essentiellement à M. Giscard d’Estaing ?

M.J. : Son grand tort a été de croire qu’il pouvait faire vivre la France comme un salon de la bonne société où les passions sont cachées sous la politesse et le raffinement du langage. C’est ainsi qu’il a dépassionné le débat international et désamorcé l’intérêt naissant de la France pour son projet industriel, qu’il a enlevé aux Français le désir d’être excessifs or tout, déjà, nous invite au conformisme — et d’abord la société industrielle : M. Giscard d’Estaing a accentué le conformisme alors que nous nous engluons dans l’uniformité. Même la société libérale avancée, il l’a défendue avec des mots tièdes et creux, essayant d’emprunter cette voie sans la réalité de l’attitude.

NAF : Le Mouvement des Démocrates, est-ce déjà l’esquisse d’une nouvelle façon d’être citoyen ?

M.J. : Oui, c’est ce que nous essayons de réaliser, tout en sachant que nous rencontrerons un jour nos limites. Mais ceux qui seraient déçus seraient des rêveurs ou des inconstants. En tout cas nous démontrons une chose : dans une vie politique qui est à la fois factice et nauséabonde, nous pouvons prouver que nous sommes en mesure d’assumer l’attitude dont je vous parlais tout à l’heure. Une attitude qui consiste à être disponibles, réceptifs à l’évolution. C’est cela le Mouvement des Démocrates. Car il ne sert à rien d’être comme les autres : un pion supplémentaire qui tomberait forcément sur l’échiquier politique et n’aurait aucune signification. Donc nous situons ailleurs, pas du tout dans le jeu convenu que nous connaissons, parce que nous cultivons l’ambition d’apporter autre chose. C’est-à-dire une attitude neuve en politique qui pousse le citoyen a essayer de trouver, pour lui-même et dans ses communautés de voisinage, une vie lui convenant mieux même si elle est plus chaotique, moins rationnelle. Elle lui conviendra mieux parce que c’est le citoyen qui l’aura en partie imaginée ou qui en aura pris la responsabilité essentielle. Aujourd’hui nous n’avons pas cette responsabilité et nous nous sentons mal à l’aise, alors que nous sommes relativement à l’abri des aléas de l’existence, bien enclos et bien nourris. Mais parce que nous sommes des hommes, nous éprouvons un sentiment de malaise qui ne s’estompera pas tant que la société ne sera pas devenue notre société.

NAF : Quel sera le rôle de l’État, dans cette république de citoyens ?

M.J. : Le rôle de l’État doit être de ramener vers le citoyen tout ce qui peut l’être, de lui donner le maximum de responsabilités. D’où le rôle fondamental de l’attitude de l’État : si le citoyen sait que la démarche essentielle de l’État n’est plus de prendre, de capter, mais de redistribuer, tout le discours politique français sera changé.

NAF : Pour que tout change, ne faut-il pas que l’État s’élève au-dessus du jeu social ?

M.J. : Je vois où vous voulez en venir mais cela ne me fait pas sursauter. La royauté a eu cette capacité de changement, d’osmose : entre la charge de confiance de la collectivité et la responsabilité, il y avait adéquation. Or l’adéquation se réalise aujourd’hui non dans les principes mais dans les individus. Et il faut que les individus retrouvent le chemin de ce qui a existé souvent, de cette légitimité de devenir. On ne devient pas souverain par accident. On peut jouer au roi de France, bien sûr, mais c’est éphémère. Je dirai même que les rois de France ne peuvent jouer au roi de France. Il faut être la légitimité et par conséquent il faut en prendre les moyens. Or je dis que la légitimité est dans le désir qu’ont les hommes d’être plus en accord avec eux-mêmes. Cela n’est possible que dans la mesure où quelqu’un — plusieurs ou un seul, je ne sais — ouvrira la voie à une attitude neuve. Si cette attitude neuve n’existe pas, le prochain monarque de France — que ce soit un roi, un Président de la République, un capitaine monté en graine ou un parlementaire perverti — n’aboutira à rien.

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Entretien publié dans le numéro 242 de « Royaliste » – 17 février 1977