Professeur d’histoire moderne à la Sorbonne, spécialiste des guerres de religion, Denis Crouzet est l’auteur, entre autres livres, d’une magistrale « biographie introspective » du chancelier Michel de L’Hospital. Il a bien voulu retracer pour nous l’itinéraire spirituel et politique de cet homme d’État qui fit prévaloir, selon sa théologie et en droit, le principe de la liberté de culte. Comment une conception rigoriste de la religion catholique a-t-elle pu conduire au premier Édit de tolérance et inspirer le « parti des politiques » ? Denis Crouzet éclaire ce paradoxe.

Royaliste : Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un livre à Michel de l’Hospital ?

Denis Crouzet : Depuis le XIXe siècle, il n’y a pas eu d’étude sur ce personnage, qui a été le chancelier de François II et de Charles IX. Et la célébration en 1998 du quadri-centenaire de l’Édit de Nantes s’est faite dans l’oubli de l’édit de « tolérance » du 17 janvier 1562 qui autorise la liberté de culte dans le  royaume pour les calvinistes et qui leur donne la possibilité de faire leur Cène en public. Une dualité religieuse est donc instituée dans le royaume puisqu’on passe d’un Etat qui est fondé sur l’unité religieuse – celle du catholicisme – à un autre État qui accepte la liberté de conscience et de culte.

Royaliste : Pourriez-vous évoquer les grands moments de la vie du Chancelier ?

Denis Crouzet : Il est né à une date qu’il ne connaît pas lui-même – entre 1505 et 1507. Son père est un médecin, au service du connétable Charles de Bourbon qu’il accompagne dans sa « trahison ». Regardé comme fils d’un traître, Michel passe une année en prison : il est libéré en décembre 1525 ou janvier 1526. Son père est alors ins tallé en Italie avec une charge de contrôleur des finances de l’administration impériale ; Michel de L’Hospital le rejoint et passe six ans à l’université de Padoue puis à celle de Bologne. Ce n’est qu’en 1533 que son père et lui bénéficient d’une amnistie royale.

Revenu à Paris en 1534, il commence son ascension sociale. Pourvu d’un office de Conseiller au Parlement de Paris en 1536, il est tenu à l’écart des charges importantes par François Ier, qui n’a pas oublié la trahison du père. A la mort du roi, Michel devient ambassadeur d’Henri II au Concile de Trente déplacé à Bologne, et c’est à ce moment-là qu’il effectue sa conversion personnelle. A Bologne, Michel renforce ses liens avec le duc de Guise et son frère le cardinal de Lorraine dont il devient le protégé. Ce dernier n’est pas à ce moment-là un défenseur acharné du catholicisme exclusiviste, mais un catholique érasmien, partisan d’une réforme intérieure de l’Église.

Devenu premier président à la Chambre des Comptes en 1555, Michel de L’Hospital est appelé à la Chancellerie le 1er avril 1560. Lorsque la première guerre de religion éclate, il se retire de la scène politique. Il revient au pouvoir en 1563, organise le grand voyage de Charles IX (1564- 1566) à travers le royaume de France et cherche à renforcer la paix religieuse. Cette politique échoue puisque la deuxième guerre de religion éclate en septembre 1567 : affaibli au sein du Conseil, Michel parvient à faire accepter la paix de Longjumeau mais la troisième guerre éclate le 29 juillet 1568 et il y a rupture entre Catherine de Médicis et le Chancelier qui se retire définitivement. Il meurt le 13 mars 1573.

Royaliste : Quelles ont été vos sources ?

Denis Crouzet : Tout à fait par hasard, j’ai découvert qu’il y avait les sources connues et des sources inconnues. Les premières sont constituées par les harangues prononcées par Michel de L’Hospital devant les États-Généraux, devant les Parlements, par un certain nombre d’édits et par deux grandes ordonnances. Et puis il y a un autre corpus : des épitres latines, extrêmement nombreuses, qui ont été réunies en 1585 par un groupe d’hommes qui sont à l’origine du « parti des politiques ». Ces épitres, destinées à des amis et à des protecteurs de Michel de L’Hospital, ne sont pas seulement des œuvres de glorification des destinataires : elles constituent une sorte de journal, discontinu, de la vie du chancelier, de ses idées, de sa sensibilité, de sa religion, de son engagement politique. Grâce à ce corpus, il était possible de faire une biographie de Michel de L’Hospital – non pas chronologique, mais subjective. Nous pouvons découvrir ce que pensait l’homme qui, le premier, a pris l’initiative de cette rupture mentale totale que fut l’acceptation de la dualité religieuse.

Royaliste : Les catholiques français y étaient-ils prêts ?

Denis Crouzet : Pas du tout ! Ils ont pensé que c’était le commencement de la fin. A leurs yeux, l’Édit de 1562 était un ordre non conforme à la volonté de Dieu, imposé aux catholiques, et cet ordre ne pouvait être donné que par des disciples de Satan. L’Édit était donc un signe, annonciateur de la disparition du royaume et de la fin des temps.

Cela dit, les catholiques ne sont pas pris par surprise. Il y a toute une série de paliers dans l’œuvre législative du Chancelier qui conduisent peu à peu à l’édit de « tolérance » Le 19 avril 1561, une déclaration accorde à tous les sujets le droit de prier librement en leur logis. Le 22 avril de la même année, on cesse les persécutions ; ordre est donné au Parlement de relâcher les personnes incarcérées pour cause de religion. L’Édit de juillet interdit les réunions calvinistes publiques mais prohibe tout acte qui mettrait en danger la vie des calvinistes. C’est ensuite le Colloque de Poissy, où la royauté tente sans succès de trouver un accord entre les deux religions. L’édit de 1562 est l’aboutissement de cette démarche très originale.

Il faut en effet se souvenir qu’il y a deux solutions possibles à la division des religions. Dans l’empire, après la Paix d’Augsbourg, la religion est territorialisée : chaque prince est en mesure de choisir la religion que le peuple va suivre. En France au contraire, deux religions coexistent sur le même territoire, ce qui pose le problème de la pérennité de l’État. Pour les catholiques, un État qui tolère Satan est condamné par Dieu. Quant aux calvinistes, ils veulent imposer le règne de l’Évangile, donc la disparition de l’idolâtrie, et assurer le pouvoir d’un magistrat qui imposera la loi de Dieu. La concorde est une rupture mentale pour les catholiques comme pour les protestants.

Royaliste : Par quels cheminements intellectuels Michel de L’Hospital en est-il venu à affirmer le principe de « tolérance » ?

Denis Crouzet : Il faut partir du sentiment religieux de Michel de L’Hospital, qui est très particulier. Le Chancelier est augustinien : l’homme est marqué de manière indélébile par le péché ; de l’homme, oppressé par ses passions, ne peut sortir que le mal et le malheur. L’intelligence humaine n’est qu’une arme émoussée, qui ne peut vaincre le mal : l’homme ne peut se sauver par ses propres mérites. Dieu est toute-puissance, un Dieu de justice qui châtie les présomptueux. Mais Dieu est aussi un Dieu d’amour, qui envoie à l’homme des signes (la maladie) pour l’inciter à se tourner vers lui. L’homme doit donc mettre toute sa foi dans l’amour de Dieu. Michel de L’Hospital est donc proche de Calvin, mais la question de la prédestination les sépare : Michel de L’Hospital affirme l’universalité de la grâce. Nous voyons là l’influence d’Érasme, qui l’incite à professer une religion simple, très intériorisée.

Royaliste : L’analyse des guerres de religion s’en trouve transformée…

Denis Crouzet : En effet. Trois forces s’opposent, et non pas deux : entre les catholiques exclusivistes et les calvinistes, il y a les évangéliques comme Michel de l’Hospital et comme Montaigne qui vont engendrer le parti des politiques – lequel triomphe comme vous le savez avec Henri IV.

Royaliste : Quel est le lien entre la pensée des Evangéliques et l’action des Politiques ?

Denis Crouzet : Ceux qui croient en la toute-puissance de Dieu et en la faiblesse de l’homme sont amenés à dire que les hommes ne peuvent régler par eux-mêmes des différents religieux, car la religion s’appuie sur des dogmes dont Dieu seul connaît la signification. Il faut donc laisser l’histoire à Dieu : tout l’action du Chancelier consiste à susciter un ordre de concorde entre les factions, qui permettra à celles-ci de s’amender, et de rechercher l’amour de Dieu qui pourra alors ramener l’unité. Les guerres de religion sont un châtiment envoyé par Dieu, qui peut seul y mettre fin en raison de sa toute-puissance. L’Histoire est Mystère.

Royaliste : Quel regard Michel de l’Hospital porte-t-il sur le monde ?

Denis Crouzet : Une vision austère, réactionnaire. Le Chancelier voit la société comme un monde inversé, qui ignore Dieu et vit dans le péché. Le monde est injuste : la justice est corrompue, les gens de justice encouragent les hommes à s’affronter devant les tribunaux car ils y trouvent profit. Le monde est égoïste : la Cour est dominée par l’ambition, qui est servie par la ruse et la calomnie. Le monde est apparence : les femmes adorent leur corps, lieu du péché, et toute la société, renonçant au bonheur équilibré de l’époque de Louis XII, se livre au plaisir des fêtes. Le monde est impiété : les prêtres ignorent leurs brebis, ils accumulent l’or, vivent dans la luxure et font la guerre. Le pape lui-même est responsable de ces scandales : il est adoré comme une idole et la papauté est recherchée pour les richesses qu’elle procure. L’inversion du monde culmine dans la guerre civile ; les hommes croient pouvoir régler leurs différends par leurs propres forces, mais ils ne font que répandre le malheur et miner la patrie.

Royaliste : Quelle est la pensée politique du Chancelier ?

Denis Crouzet : Dans la patrie, chaque citoyen est un concitoyen, et tous les citoyens devraient servir la gloire de la patrie. La politique est tout entière contenue dans la religion, mais les hommes ne doivent pas se diviser à cause de la religion. Dès 1550, Michel de L’Hospital fait l’éloge de l’amitié à la manière de Cicéron. Les hommes doivent tous se retrouver dans la patrie, autour des hommes de vertu qui doivent se dévouer au bien public. L’homme voué au service de l’État est un homme qui s’impersonnalise : il n’a plus de passions, il doit même faire abstraction de sa religion pour ne plus chercher que l’unité de l’État – quitte à tolérer l’existence de deux religions dans le royaume. Car la paix est justice, elle est conforme à la volonté de Dieu. Le roi est chargé de la faire prévaloir, selon les préceptes de l’Évangile : il doit lutter contre les violents, il doit faire régner la justice, et rendra compte de ses actes devant Dieu. Il est un roi absolu, au sens où nul ne doit s’opposer à son action modératrice, à cette mesure qu’il doit faire prévaloir entre les hommes. La liberté de culte donnée aux calvinistes procède de ces conceptions, théologiques et politiques.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 732 de « Royaliste » – 1er juillet 1999.

Denis Crouzet, La Sagesse et le malheur, Michel de L’Hospital, chancelier de France, Editions Champ Vallon.