Maurice Clavel fut un éveilleur incomparable qui nous comprit mieux que nous-mêmes et qui sut, avant nous, ce que serait notre route.

Avant d’évoquer ce que Maurice Clavel fut pour notre journal et notre mouvement, il faut lever une ambiguïté qui serait insupportable pour sa mémoire comme pour nous. Notre ami n’était ni monarchiste ni royaliste parce qu’il récusait les ISTES et les ISMES réducteurs et destructeurs. Il serait donc odieux d’en faire un compagnon de route, au sens que les communistes ont donné à cette expression, de le présenter comme un militant de l’ombre dont nous pourrions dire aujourd’hui qu’il « en était ». Rebelle à toute classification, ce gaullo-gauchiste chrétien n’était pas « chez nous » mais avec nous, dans la fraternité et en pleine lumière, comme il l’était avec tant d’autres qui sont devenus, grâce à lui, nos amis.

Quel gauchisme ?

Ce colloque du 22 avril (1) fut une ré-union au sens fort du terme, elle aussi fraternelle, qu’il avait envisagée dès 1971 et qui aurait eu lieu plus tôt s’il avait vécu. Dès notre première rencontre, après son célèbre « bonsoir » aux censeurs de la télévision, Maurice Clavel avait discerné dans notre mouvement, encore enfermé dans le dogmatisme maurrassien, une fidélité qui ne lui était pas étrangère… Il savait que nous avions chance de la vivre par une révolution intellectuelle et politique au terme de laquelle nous prendrions congé de notre propre « maître-penseur ». Et il évoquait alors la révolution parallèle que vivaient ou allaient vivre ses camarades gauchistes – non les trotskystes prisonniers de leur idéologie, mais les Maos de la tendance spontanéiste qui furent, nombre d’années durant, le sel de la vie politique.

A l’époque, ces rencontres avec Clavel étaient dénoncées par nos propres censeurs comme preuve de la dérive gauchiste d’une misérable dissidence de démagogues et de traîtres. Et les gauchistes, quant à eux, nous regardaient comme une des « bandes armées du Capital » … Qu’importe. C’est Clavel qui voyait juste, y compris contre nous qui refusions de « tuer le père ». Aujourd’hui, il saurait dire en quelques phrases flamboyantes pourquoi nous nous sentons si proches d’Hélène Bleskine, de Roland Castro, de Jean-Paul Dollé…, ce qui nous lie selon des traditions distinctes et, surtout, ce que nous pouvons faire ensemble.

Causes communes

Qu’on n’imagine pas seulement des débats, même s’il y en eut beaucoup à Paris, à Vézelay et par téléphone. Dès 1972, lors du referendum sur l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun, le Non fut notre cause immédiatement commune. Un Non qui n’était pas dicté par un nationalisme frileux, mais par la volonté de s’opposer, autant que possible, à cette caricature d’Europe que Clavel présentait et dénonçait comme la « Sainte Alliance du Capital ». La formule semble peut-être datée, mais la dénonciation n’a pas plus vieilli que la manière dont Clavel l’explicitait, en des termes voisins des nôtres : « … un patriotisme français, de plus en plus populaire avec les siècles, s’est toujours invinciblement opposé à l’unification de l’Europe occidentale en magmas, conglomérats ou empires … » (2) écrivait-il en s’adressant tout particulièrement à ses amis gauchistes qu’il voulait patriotes selon l’esprit de la Résistance.

Puis ce fut la bataille contre les Maîtres-Penseurs – pseudo-libérateurs qui conduisaient à la tyrannie en tentant de réaliser, dans la haine de Dieu, l’Absolu sur terre. Celui qui se présentait comme « l’oncle » des Nouveaux philosophes nous associa toujours plus étroitement à cette bataille vite gagnée, dont il attendait une résurrection spirituelle. « Je crois, nous disait-il, qu’il y aura un mouvement très profond, et je crois qu’avec certains – comme les anciens Maos – nous avons pour tâche commune de nous préparer à ce mouvement, à cette fracture au regard de laquelle mai 1968 n’aura été qu’une fêlure, afin que cette fracture puisse s’exprimer avec un peu plus de lumière sur elle-même qu’elle ne l’avait fait en 1968, et aboutir enfin. Je voudrais que certains jeunes intellectuels se préparent à cela … ».

Mais cette délivrance intellectuelle et spirituelle ne passait pas, comme dans l’anarchisme primaire, par une volonté de détruire l’Etat. Jamais Clavel ne confondit pouvoir et « maîtrise ». Simplement, il nous disait ne pas savoir « dans quelle mesure un pouvoir peut libérer, dans quelle mesure l’accouchement d’une libération humaine que je pressens très proche en vertu de mon invincible espérance pourra impliquer le modeste moyen d’un Etat ». Mais il savait que la question du pouvoir ne pouvait manquer d’être posée, que l’Etat était nécessaire à l’existence des peuples, y compris dans leur résistance contre les totalitarismes. « Il faudrait pour les briser, disait-il dans son dernier entretien à « Royaliste », un pouvoir qui ne soit pas immanent, donc impartialement transcendant, je dirais presque extérieur ou plutôt réalisant deux conditions presque contradictoires : être transcendant pour ne pas être total et être suffisamment enraciné pour qu’un peuple, par lui encouragé dans l’anarchie, puisse s’y reconnaître ».

Monarchie

D’où sa réflexion sur la monarchie, poursuivie au fil des entretiens publiés dans « Royaliste » (3), lors d’un débat mémorable avec Pierre Boutang à nos Journées de 1978 et pendant les promenades que nous faisions lorsque nous allions le voir à Vézelay. « Vaguement monarchiste » lorsqu’il avait dix-sept ans, Clavel avait dédié au comte de Paris sa « Grande Pitié » et eut, peu de temps avant de mourir, un long entretien avec le Prince … Encore une fois, Clavel n’adhérait pas à une doctrine, mais il appréciait Juan Carlos et se référait volontiers à la première histoire de la monarchie française, celle, antiféodale et soucieuse du peuple, de Louis VI et de saint Louis. Il nous disait que la monarchie capétienne, dont la tradition fut détournée et subvertie par Louis XIV, « n’était pas loin » de répondre à la double exigence d’un pouvoir qui serait à la fois transcendant et enraciné.

Quant à l’avenir de la monarchie dans notre pays, Clavel ne l’imaginait qu’à deux conditions, l’une pratique et l’autre symbolique. D’abord, « il faudra que cette question se pose dans les profondeurs populaires, ce qui n’est pas Je cas aujourd’hui » nous disait-il en 1978. « Et si la monarchie revenait en France, ajoutait-il, il faudrait – permettez cette divagation – avant que le roi fût sacré à Reims qu’il fût en cette même cathédrale de Reims, flagellé de verges jusqu’au sang pour expier la déchéance de ses ancêtres et pour qu’il sache que son droit divin est un droit qui l’écrase et qui fait de lui le dernier des serviteurs de tous ». Divagation pleine de sens que le comte de Paris approuva en souriant tant elle rejoignait, en des termes identiques, son propre souci.

C’est ainsi que Maurice Clavel nous accompagnait et nous devançait, aussi proche que libre, et nous laissant vivre librement notre aventure intellectuelle et politique. « Il ne s’agit pas de guider, nous disait-il encore, mais d’accoucher, et surtout de couper court par ce que nous détruisons à ce que la révolte pourrait emprunter de tics et de faux discours mécaniques. Ou, mieux encore, gratter la croûte volcanique afin que la flamme s’élance, droite ». Il faut gratter encore, tant quel la flamme ne se sera pas élancée.

***

(1) Colloque organisé le 22 avril 1989 à Paris par la revue « Cité ».

(2) La suite appartient à d’autres (Stock, 1979) p.151.

(3) Reproduits dans la brochure de la NAR : « Maurice Clavel et nous ».

Article publié dans « Royaliste » – 15 mai 1989

 

Article publié dans le numéro 515 de « Royaliste » – 15 mai 1989.