Prix Nobel de Sciences Economiques, Maurice Allais est le meilleur théoricien français et européen du libéralisme économique. De livre en livre, il dénonce l’utopie du marché mondialisé et les effets désastreux du libre-échange dans un silence écrasant.

Qui dénonce « les ignorants, les sectaires aveugles et fanatiques » qui propagent l’idéologie dominante ? Un trotskyste énervé ? Pas le monde du monde. La citation est tirée de l’ouvrage d’un membre éminent de l’Académie des Sciences morales et politiques.

Maurice Allais est ce savant. Un savant indigné par les recettes simplistes qu’on présente sous le couvert du libéralisme, et révolté par les conséquences meurtrières d’une mondialisation qui n’est ni souhaitable, ni nécessaire, ni fatale. Imaginons Marx assistant à la collectivisation forcée au temps du stalinisme, et dénonçant la dérive du socialisme. Maurice Allais juge que la dérive mondialiste du libéralisme est un phénomène de même ampleur et d’une extrême gravité car c’est, là aussi, l’homme qui est sacrifié.

De fait, notre savant se réclame d’un humanisme qui donne à la science économique un objectif limité : le calcul de l’efficacité maximale dans l’allocation des ressources, mais le choix des méthodes et des finalités relève de « considérations éthiques et politiques » extérieures et supérieures – à proprement parler souveraines. Cette reconnaissance d’une autorité souveraine ne saurait être ramenée à une déclaration de principes :« … une économie de marché ne peut fonctionner correctement que dans un cadre institutionnel et politique qui en assure la stabilité et la régulation ».

Le libéralisme économique étant ainsi défini, on comprend que le principal penseur de cette école multiplie les ouvrages dénonçant les dangereuses absurdités mises en pratique par quelques poignées d’imbéciles, à la grande satisfaction des milieux d’argent. L’indignation de Maurice Allais est moins celle du théoricien trahi que celle du citoyen confronté au désastre social provoqué par le « laisser-fairisme ».Ecrit simplement, son dernier ouvrage (1) présente le bilan provisoire d’une catastrophe qui a commencé en 1974 : le libre échange est responsable du sous emploi massif en France (six millions de personnes, compte tenu du « traitement social) ; de la destruction de l’emploi industriel (il diminue de 41% entre 1974 et 1997) et de la destruction de la croissance, réduite de moitié depuis l’élection de V. Giscard d’Estaing.

Telles sont les principales conséquences chiffrées de la concurrence sans règles et du désordre monétaire et financier : instabilité des taux de change, confusion croissante entre l’épargne et la monnaie, faible couverture des dépôts bancaires, création de monnaie ex nihilo, prêts à long terme de fonds empruntés à court terme, expansion inconsidérée du crédit : un système où l’on peut« acheter sans payer et vendre sans détenir » favorise une spéculation éhontée. La démonstration est implacable, sauf en ce qui concerne les effets économiques de l’immigration, dont le caractère négatif n’a été démontré ni en France (1962), ni au Portugal (après 1974), ni en Israël après 1989 – Maurice Allais reconnaissant lui-même que l’impact sur le chômage est impossible à mesurer.

Ce point de désaccord souligné, comment ne pas approuver Maurice Allais lorsqu’il réclame la rupture avec le libre-échange mondialisé et la définition d’une nouvelle politique européenne ? Du moins, les propositions faite par un Prix Nobel d’économie devraient faire l’objet d’un vaste débat dans le pays. Il n’en n’est rien. Réapparaissant à Moscou en 1930, Marx aurait été déporté en Sibérie. On se contente d’entourer Maurice Allais d’un épais silence. Les chiens de garde ultralibéraux ont de meilleures manières que les commissaires politiques staliniens.

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(1) Maurice Allais : La Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance, Editions Clément Juglar, 1999.

 

 

Article publié dans « Royaliste » – 2000