Ils barbotent toute la journée dans le mensonge, l’obscénité, la violence, mais certains jours, ne pouvant plus supporter la noirceur du monde, ils moralisent, excommunient, vouent au bûcher. Ah ! Les braves gens !

L’avez-vous remarqué ? Fin novembre, on a eu un grand débat de morale sociale, avec tout plein de déclarations indignées, d’appels à la vertu, de messages au peuple abusé, et même des articles en première page des journaux bien-pensants.

Bien entendu, il ne s’agit pas du débat sur le travail de nuit des femmes, difficilement adopté dans la nuit du 28 au 29 novembre à l’Assemblée nationale grâce à trois dames de fer (Elisabeth Guigou, Nicole Péry, Nicole Notat) qui dissertaient l’année dernière sur la modernisation des moeurs politiques par la parité mais qui ont conjugué leurs efforts pour faire accepter cette loi de régression sociale.

Malgré des « mesures d’encadrement » en forme d’alibi qui seront jugées à l’expérience, cet alignement sur la directive européenne va bouleverser la vie de millions de femmes. Mais les directeurs de conscience de l’opinion publique avaient, aux alentours du 29 novembre, un autre sujet de préoccupation qui les portaient à l’extrême pointe de l’exigence éthique.

Le motif de ce gravissime souci ? La diffusion sur FR3 d’une émission diffusée en début d’après midi, mais qui, étant très écoutée, avait été promue en début de soirée. Or l’émission ainsi distinguée (C’est mon choix) est vivement dénoncée par les journalistes qui comptent pour sa vulgarité – vulgarité tellement offensante que le Conseil supérieur de l’Audiovisuel a rappelé son producteur à la bienséance.

Du côté des parlementaires, le député socialiste Jean-Marie Le Guen s’est signalé par son ardeur moralisante :  le secrétaire déchu de la Fédération socialiste de Paris, mis en examen voici quelques mois dans l’affaire de la MNEF, s’est érigé en magistrat instructeur (il s’y connaît), s’est inquiété de la dilapidation des deniers publics (lui, si attentif à la manière de dépenser les cotisations étudiantes) et s’interroger gravement sur les missions du service public, lui qui est solidaire d’un gouvernement qui privatise à tout-va.

Il est vrai que l’émission incriminée est pour le moins complaisante : des messieurs viennent dire qu’ils aiment vivre nus ou qu’ils aiment les dames un peu fortes, on accueille des maniaques de la propreté et, plus généralement, on fait une apologie naïve mais parfaitement bien-pensante de la tolérance et du droit à la différence.

Sept millions de personnes regardent ces mises en scène, chiffre qui préoccupe vivement les moralistes précités. Pourquoi « ces gens-là » ne regardent-ils pas les bonnes émissions (par exemple celles où paraissent Serge July et Jean-Marie Colombani) et pourquoi ne lisent-ils pas les bons livres – ceux d’Alain Minc, et autres Jean-Marie Messier ? Il y a bien des réponses à cette question, mais je me bornerai à deux remarques :

– il est parfaitement possible de lire du Minc ou du Colombani en regardant une émission qui a pour thèmes « J’aime montrer mon corps » ou « Je ne supporte plus les poils ».

– l’étalage de comportements plus ou moins bizarres et de menues obsessions est beaucoup moins obscène que trois phrases éructées par un Le Guen.

D’ailleurs, si l’on s’inquiète des émissions racoleuses du service public, pourquoi prendre pour cible l’inoffensive médiocrité de C’est mon choix alors que l’autre émission produite par Jean-Claude Delarue sur France 2 (ça se discute) manipule cyniquement des sujets sensibles, expose au public des personnes manifestement fragiles, et fait prévaloir des normes pour le moins discutables au cours de débats préfabriqués. En pleine affaire C’est mon choix, l’émission  Ca se discute du 29 novembre intitulée : « Transsexuels, hermaphrodites, androgynes : comment vit-on la frontière des deux sexes » aurait mérité une attention d’autant plus grande que les psychiatres et les anthropologues de toutes tendances (et pas seulement les curés intégristes et les ayatollahs fanatiques) répètent sur tous les tons depuis des années qu’on ne joue pas impunément avec l’identité de chacun. Mais les bien-pensants se moquent de ces avertissements : c’est leur propre image qu’ils veulent nous faire admirer.

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Article publié dans le numéro 761 de « Royaliste » – 10 décembre 2000