Déclenchés par les albanophones de l’UCK, les affrontements sanglants qui déchirent la  Macédoine obligent à s’interroger sur l’avenir d’une jeune république qui est un des éléments clefs de l’équilibre du sud-est européen.

Depuis dix ans, sur les territoires de l’ancienne fédération yougoslave, les espoirs de paix sont toujours déçus (1). A partir de la Slovénie, la logique de fragmentation et de guerre civile se propage vers Skopje, capitale de la République de Macédoine, d’une manière qui paraît inexorable. En Bosnie, le feu continue de couver comme l’ont montré les violents incidents qui ont éclaté le 7 mai dernier à Banja Luka, lorsque des extrémistes bosno-serbes se sont opposés à la reconstruction de la mosquée Ferhadija, merveille de l’art ottoman dynamitée en mai 1993.

Au Kosovo, une administration néocoloniale et des troupes d’occupation n’ont pas empêché les milices de l’UCK (indépendantistes albanophones) de reprendre les armes, de mener des opérations de guérilla dans le sud de la Serbie puis d’ouvrir de nouveaux fronts sur le territoire de la République de Macédoine, dans les régions où vivent de nombreux albanais. Impuissante à enrayer la violence entre kosovars et entre Macédoniens, l’OTAN a seulement obtenu que le gouvernement de Skopje ne proclame pas l’état de guerre, mais il ne se passe pas de semaine sans qu’on n’évoque le bain de sang à venir.

Voici donc reposée la question macédonienne, qu’on croyait résolue en gros « depuis la guerre de 1914 » et plus exactement depuis le traité de Bucarest du 10 août 1913 qui découpe la région macédonienne en trois parts inégales attribuées à la Serbie, à la Grèce et à la Bulgarie – jusqu’à ce que la deuxième guerre mondiale opère une nouvelle redistribution, provisoire, d’un ensemble qui fera ensuite partie de la Yougoslavie socialiste.

L’éclatement de cette fédération a permis l’accession de la République de Macédoine à l’indépendance, à l’automne de 1991. De petite taille, le pays est pauvre, son identité est problématique et son existence même a été radicalement contestée par la Grèce, qui avait décrété un embargo illégal et qui lui déniait jusqu’à sa dénomination.

Maintenant que cette pression extérieure s’est relâchée, voici que se développe un conflit intérieur entre Albanais de Macédoine et Macédoniens (en général des slaves, orthodoxes) de Macédoine… Arrêtons là ce résumé qu’on voudrait véridique, mais qui est scandaleusement réducteur. Il suffit d’oublier une majuscule, d’omettre une faction, de négliger un événement pour être considéré comme un ignorant, ou comme un agent de Tirana, de Sofia, de Belgrade…

On n’ose imaginer les dangereuses imbécillités que pourraient proférer les intellocrates spécialisés dans l’exploitation des passions balkaniques si, n’ayant rien de mieux à faire, ils se saisissaient de la crise macédonienne.

Pour se tenir à l’abri de contagieuses bêtises, pour éviter tout ce qui pourrait attiser la violence, il faut prendre pour référence les spécialistes, rares mais excellents, qui étudient la République de Macédoine (2), carrefour toujours convoité par les puissances, petites ou moyennes, qui rivalisent depuis des siècles dans le sud-est européen. Une plongée dans l’histoire, en compagnie de Nadine Lange, permet de se remémorer le premier cycle de violence, déclenché par l’ORIM (Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne) et qui se termine par les deux guerres balkaniques. Bernard Lory parvient pour sa part à offrir des « approches » de l’identité macédonienne avec beaucoup de clarté, de nécessaires prudences, mais en avertissant d’emblée que certains aspects de son analyse déplaira aux Grecs, aux Serbes, aux Bulgares – sans satisfaire les Macédoniens. Même remarque pour l’étude consacrée aux Albanais de Macédoine par Natacha Andonovski, qui permet de saisir la traduction macédonienne et balkanique des concepts de nationalité et de citoyenneté. Christophe Chiclet s’est penché quant à lui sur la « viabilité économique » du pays et explique pourquoi la Grèce, qui réagit depuis dix ans comme une nation balkanique plus que comme un pays membre de l’Union ouest-européenne, a peur de la Macédoine.

Des spécialistes macédoniens complètent cet ouvrage par des études ethnographiques, linguistiques et artistiques qui ne seront pas moins discutées que les sujets classiquement politiques puisque, dans les pays dont l’identité est problématique, toutes les questions relatives à l’archéologie et à la langue sont à la source de débats politiques dont la conclusion est souvent tragique.

L’ouvrage publié par Bernard Lory et Christophe Chiclet est le seul qui soit entièrement consacré à la République de Macédoine. Il est donc indispensable à tous ceux qui suivent avec angoisse le déroulement de la crise macédonienne, qui risque d’ébranler le Sud-Est européen. Mais ces travaux incitent aussi  à des réflexions qui dépassent les enjeux balkaniques dans la mesure où ils rejoignent ce qui préoccupe aujourd’hui les Français et menacent l’identité de notre nation : les enchaînements violents qui soudent des « communautés » plus ou moins réelles, la dialectique de l’identité et de la différence, l’actualisation de la mémoire historique, la force des symboliques politiques…

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(1) Lire ou relire l’ouvrage de Catherine Samary, La déchirure yougoslave, Questions pour l’Europe, Conjonctures politiques, L’Harmattan, 1994.

(2) Christophe Chiclet, Bernard Lory (sous la direction de), La République de Macédoine, Les Cahiers de Confluences, L’Harmattan, 1999.

 

Article publié dans le numéro 773 de « Royaliste » – 28 mai 2001