Sur Maastricht, voici le débat engagé. Trop tard, puisque rien dans le traité n’est renégociable : c’était avant le Conseil européen de décembre qu’il fallait faire valoir propositions et critiques. Les coups d’encensoirs et les mouvements de menton sont aujourd’hui dérisoires. A moins, si l’on récuse le contenu du traité, d’avoir les moyens de faire échouer la ratification sans omettre de proposer une autre politique. Tel n’est pas le cas. Ceux qui, tels Jacques Chirac, pourraient faire échec au projet n’en ont pas la volonté ; le référendum « exigé » il y a peu s’est perdu dans les sables et l’union de l’opposition serait, aux dernières nouvelles, plus importante que le contenu du traité. Quant aux adversaires décidés de Maastricht, ils n’ont aucune influence sur le cours des événements. Alors …

Alors, dira-t-on, il est toujours possible d’engager un débat sur les principes. Sans doute. Mais le combat qui est mené pour la défense de la souveraineté nationale, aussi louable soit-il, ne parvient pas à susciter notre adhésion. Du moins sous sa forme actuelle et avec ceux qui entendent mener les opérations. Pourtant, la coalition devrait nous séduire puisqu’elle rassemble, au-delà des engagements partisans, des gaullistes, des communistes et des patriotes de droite et de gauche. Oui, en effet… Vers le milieu des années soixante-dix, nous avons participé à de tels rassemblements, contre l’Europe supranationale dont le Parlement européen nous paraissait être le dangereux ferment. L’Assemblée de Strasbourg n’a pas eu les effets pervers que nous redoutions, mais l’idéologie supranationale a aujourd’hui perdu son attrait.

QUI DIT NON ?

Dès lors, faut-il faire comme si les enjeux ne s’étalent pas déplacés, et reprendre le même discours en compagnie de ceux qui, somme toute, n’ont cessé de se tromper ? Jean-Pierre Chevènement finira comme Michel Debré, dans le rôle pathétique du prophète de malheur dont les prédictions ne sont jamais vérifiées. Marie-France Garaud offre pour sa part l’exemple typique d’un transfert de phobies – de l’anticommunisme frénétique à un anti-européisme pas mieux pensé. Georges Marchais n’a cessé de compromettre les plus justes causes et de rendre suspects les principes les mieux fondés. Quant aux comparses (Philippe Seguin, Philippe de Villiers…), ils font un mauvais calcul en cultivant une réaction nationaliste que le Front national a déjà accaparée. Emphase vaine, répétition vide, catastrophisme intéressé : le camp du refus n’offre rien qui puisse séduire, convaincre, entraîner.

Le discours des Verts n’est pas moins négatif, et tout aussi artificiel, lorsqu’il prend pour slogan la lutte contre « l’Europe des marchands ». Nous connaissons bien l’expression, que Maurice Clavel inventa voici vingt ans, et que nous reprenions avec lui pour fustiger la gérance pompidolienne et la conception étriquée de l’Europe qui en résultait. Dans l’Europe des révoltes, la dénonciation du règne de la marchandise s’inscrivait dans une utopie créatrice, dans le beau projet d’une délivrance dont l’idéologie verte présente une vision caricaturale et régressive – et d’autant plus perverse qu’elle s’inscrit dans un projet de « dépassement » des ensembles nationaux.

Ces critiques annoncent-elles une adhésion à l’européisme ? Pas le moins du monde. Nous estimons simplement que le débat n’oppose plus les défenseurs de la nation et les mystiques de la supranationalité, mais qu’il porte sur les modalités de la politique française quant à l’équilibre européen – notamment face à la puissance allemande – et sur les choix effectués par notre pays pour reconquérir, sur le plan monétaire, une part de souveraineté. Tels sont bien les enjeux du traité sur l’Union européenne. Nous avons donné et nous donnerons ici la parole aux contestataires les mieux avisés (1) et le congrès de la Nouvelle Action royaliste a adopté une motion fort critique (2) que nous aurons l’occasion de reprendre et de développer, à notre manière, sans souci tactique ni allégeance à l’égard de qui que ce soit.

AVENTURE

Cela nous contraint à un parcours solitaire ? Peut-être. Mais il est préférable de ne pas s’associer à des discours générateurs d’illusions, que les milieux dirigeants ont tenu dans un passé récent et qu’ils pourraient être tentés de reprendre par prudence diplomatique ou par routine ; quant au catastrophisme des politiciens qui s’opposent à Maastricht, il risque d’accroître l’angoisse collective sans que la nation s’en trouve mieux défendue et les Français mieux protégés. Aussi convient-il, avant tout débat juridique et technique, de rappeler l’essentiel : la France n’est pas morte à Maastricht et ne mourra pas de la ratification du traité ; elle reste fidèle à ses traditions historiques et l’Etat qui préside à sa destinée est le maître d’œuvre de sa politique étrangère et le garant de son indépendance par le moyen de la défense nucléaire. Il suffit que cela soi pour que la France poursuive son aventure, aux risques de l’histoire.

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(1) notre entretien avec Léo Hamon (n° 577) et le livre de Jean-François Bensahel, La France ou la souveraineté menacée, Odile Jacob, 1991.

(2) « Royaliste », n° 578

Editorial du numéro 579 de « Royaliste » – 4 mai 1992