Ancien élève de l’ENS et de l’ENA, Arnaud Teyssier mène une carrière de haut fonctionnaire tout en faisant une œuvre d’historien. Cette double expérience lui permet de porter un regard neuf sur le maréchal Lyautey, dont la mémoire nationale retient à juste titre qu’il fut l’édificateur du Maroc moderne. Dans un ouvrage magistral, il complète et précise le portrait de l’homme qui fut, et reste, l’objet de l’admiration générale. L’analyse psychologique révèle un autre Lyautey, pris dans une angoisse existentielle que ce royaliste désespérément fidèle maîtrisait dans le service exemplaire de l’État.

Royaliste : Vous n’êtes pas un spécialiste du Maroc, ni de l’histoire coloniale. Pourquoi cet intérêt pour Lyautey ?

Arnaud Teyssier : J’ai chez moi une photographie quasi officielle de Lyautey : le maréchal est en grand uniforme mais il tient à la main une cigarette. Ce détail, très « moderne » n’a cessé de m’intriguer chez un homme qui respectait au plus haut point la tradition. De fait, quand on entre dans l’univers mental de Lyautey, on s’aperçoit que cette double dimension de tradition et de modernité était présente dès la jeunesse. Au-delà de son œuvre et de ses écrits, c’est un homme dont le caractère est passionnant.

Pourtant, le maréchal Lyautey a laissé une image immaculée sur laquelle je me suis interrogé. On n’écrit jamais rien de désobligeant sur lui ! Même le Guide du Routard, qui n’est pas favorable aux grands colonisateurs, porte un jugement fort élogieux sur l’ancien Résident général. Charles-André Julien et Jacques Berque, spécialistes de l’Afrique du Nord classés à gauche, ne peuvent s’empêcher d’exprimer leur admiration. Cela dit, je n’ai pas voulu faire une biographie classique. J’ai essayé de comprendre ce que Lyautey nous apprend sur notre histoire politique alors qu’il est pourtant décalé par rapport à son époque : les hommes politiques de son temps ne l’ont pas bien compris et ont vu en lui une sorte de général factieux en puissance alors que l’opinion publique l’a adulé comme héros colonial.

C’est aussi un homme décalé par rapport à notre époque : il est toujours admiré alors que c’est le prototype, rejeté par l’idéologie dominante, du grand constructeur, du grand administrateur, du haut fonctionnaire.

Royaliste : Comment caractériser la psychologie de votre personnage ?

Arnaud Teyssier : Conservateur républicain converti à la monarchie et précepteur du défunt comte de Paris, Charles Benoist avait consacré un livre remarquable sur Bismarck qui s’appelait Psychologie de l’homme fort. Hubert Lyautey est au contraire un homme fragile, en proie à de vifs tourments intérieurs. Mais il a réussi à transcender son angoisse et à bâtir une œuvre qui en fait un grand homme d’État. Bien sûr, j’ai cherché à en savoir le plus possible en travaillant sur les archives privées mais on ne trouve rien qui puisse ternir l’image que l’on a gardée de Lyautey : il était loyal, son sens de l’honneur était constant et c’est sans doute pour cela qu’il n’a pas fait à Paris, en raison des compromis qu’il aurait dû passer, la grande carrière politique qu’il était en mesure de faire.

Royaliste : Ce qu’on a appelé le « grand refus » du comte de Chambord explique pour une grande part l’attitude de Lyautey…

Arnaud Teyssier : En effet. Dans un beau livre intitulé Décadence de la liberté (1929), Daniel Halévy décrit son ami Lyautey comme un de ces jeunes gens exceptionnels, le plus souvent royalistes, qui ne trouvaient matière à une véritable action politique en France et qui sont allés dépenser leur énergie outre-mer – en Indochine, à Madagascar, dans le sud algérien ou au Maroc. Et Daniel Halévy se demandait comment la IIIe République, où l’autorité était diluée, avait pu bâtir un empire et accomplir une œuvre sociale considérable : selon lui, c’est l’administration léguée par Napoléon et les individus énergiques qui se sont emparés du char de l’État qui ont assuré le développement de la nation.

Recevant ce livre, Lyautey répondit à l’auteur qu’il avait grâce à lui mieux compris la IIIe République et qu’il se retrouvait pleinement dans la description de l’époque comme dans le portrait que Daniel Halévy faisait de lui. Dans cette réponse, le maréchal évoque les espoirs de restauration monarchique et la visite qu’il avait faite au comte de Chambord, les violents débats entre monarchistes et républicains puis sa propre prise de distance après l’échec de la tentative de restauration. Les biographes de Lyautey, souvent remarquables, privilégient son action au Maroc. Je ne veux pas réduire l’importance de cette période, mais il faut la resituer dans une perspective générale : celle d’un Lyautey qui est à la recherche de l’État qu’il veut construire, à la recherche du roi, à la recherche d’une France qui est gouvernée de très décevante manière.

Royaliste : Quelles sont les origines de cette fidélité monarchique ?

Arnaud Teyssier : Hubert Lyautey est né en 1854 à Nancy dans un milieu très marqué par la tradition royaliste : sa mère est royaliste et appartient à une famille farouchement royaliste ; son père est un haut fonctionnaire mi-orléaniste mi-bonapartiste pour qui la forme du régime compte moins que le service de l’État et le principe de l’unité française.

Son adolescence est celle d’un jeune royaliste fasciné par le souvenir de la royauté. Alité pendant plusieurs années en raison d’un accident, il s’imprègne de l’histoire de l’ancienne France par de nombreuses lectures. Mais il ne s’avouera jamais son affection pour l’épopée impériale, masquée par l’aversion qu’il exprime publiquement pour Napoléon.

Cette formation est également marquée par la défaite de 1870, qu’il vit comme une tragédie, et par l’abaissement de la France qui s’ensuit. Ensuite, il choisit de faire Saint-Cyr et il évolue dans le milieu des officiers monarchistes. C’est au début de sa carrière militaire qu’il va voir le comte de Chambord et il laissera un récit ébloui de sa visite. Chargé par le prétendant d’un message pour le pape il sera déçu d’entendre le souverain pontife (qui prépare le Ralliement) lui dire que les monarchistes sont bien peu nombreux en France – donc que sa cause est perdue.

Royaliste : Est-il resté fidèle à la tradition royaliste ?

Arnaud Teyssier : Après l’échec de la restauration, il garde la nostalgie de la monarchie. Cultivé, brillant, très apprécié dans le monde parisien, il fait une carrière assez lente et, à quarante ans, il a le sentiment d’un échec. Son étude sur le rôle social de l’officier, qui s’inscrit dans la tradition du catholicisme social, est cependant très appréciée. Mais il écrit à ses proches qu’il a perdu son temps. À cela s’ajoute une vie privée compliquée ; il fuit le mariage et, comme on dit aujourd’hui, il vit mal sa différence. C’est pourquoi il décide en 1894 de continuer sa carrière en Indochine puis à Madagascar.

C’est là que commence sa vraie vie. Il découvre la politique de Gallieni en Indochine, qui prend à revers la doctrine coloniale classique puisque, pour le général, l’organisation et la construction du pays doivent aboutir à un gouvernement par les élites locales. Gallieni lui apprend l’art du commandement mais aussi la méthode du « bain intellectuel » : après une journée de travail, le général et le commandant Lyautey se retirent pour discuter des derniers livres arrivés de France. Tous deux considèrent qu’un grand chef doit être un intellectuel.

Lyautey suit son chef à Madagascar, puis il est nommé dans le sud algérien où il se fait remarquer par ses aptitudes politiques et militaires. C’est pour cela qu’au début du Protectorat, en 1912, Lyautey est désigné comme résident général au Maroc : c’est le seul qui paraisse capable d’installer une présence française durable, face aux risques de soulèvements locaux et face au jeu de l’Allemagne.

Royaliste : Quelles sont alors ses opinions politiques ?

Arnaud Teyssier : II a mis de côté sa nostalgie royaliste mais il est, dans sa correspondance, d’une sévérité inouïe pour le personnel politique et pour les institutions de la IIIe République. Il n’est pas hostile à la démocratie car il admire les Britanniques mais il déplore l’instabilité ministérielle et l’absence de vue d’ensemble qui résulte du régime d’assemblée. Il souligne cette faiblesse chez Clemenceau lui-même, qu’il décrit comme un homme qui n’a pas de vue politique claire sur la politique étrangère, ni sur l’Afrique du Nord, et qui est tout entier pris dans le jeu politicien. Lyautey conservera un profond mépris pour Clemenceau après la guerre, lorsque le personnage fait l’objet d’une admiration quasi unanime.

Le régime et ses hommes l’écœurent donc complètement, mais il a abandonné le dilettantisme de sa jeunesse et il a trouvé sa rédemption dans l’action coloniale. Cependant, Lyautey traversera jusqu’à la fin de sa vie des périodes de dépression. En 1909, ce général de 55 ans, qui jouit d’une notoriété considérable, envisage très sérieusement de se suicider comme en témoigne une lettre à ses proches, laissée à son aide de camp – que Lyautey semble avoir volontairement conservée dans ses papiers.

Royaliste : Dans l’action du Résident général, qu’est-ce qui vous frappe le plus ?

Arnaud Teyssier : Lorsque Lyautey arrive au Maroc le pays est en plein chaos. En deux ans, il reprend le contrôle militaire de la situation – ce qui ne signifie pas une pacification générale qui ne sera réalisée qu’en 1936. Je tiens à souligner que, dès le début, Lyautey lance un programme de reconstruction politique et administrative en changeant le sultan et en coopérant avec l’administration du nouveau sultan. Ce dernier n’était pas destiné à devenir le jouet de la France, comme le Quai d’Orsay l’a cru pendant longtemps, mais à être le véritable représentant de l’unité religieuse et politique du Maroc.

La reconstruction du pays se fait également par un impressionnant programme qui porte sur l’urbanisme, les infrastructures, l’école, le système de santé et de nouvelles institutions judiciaires qui prennent en compte les traditions du pays. Lyautey entend respecter la tradition historique du Maroc, il ne veut surtout pas plaquer sur la réalité marocaine le système français comme on l’a fait dans d’autres pays colonisés. Cette œuvre économique, commerciale et culturelle sera accomplie sans discontinuer pendant treize ans, malgré l’hostilité d’une partie du personnel de la IIIe République et des colons qui reprochent au Résident général de protéger à l’excès les intérêts des indigènes. J’ajoute que, pendant la Première Guerre mondiale, Lyautey préservera le Maroc de toute tentative de déstabilisation.

Pendant ce règne de treize années, la monarchie marocaine ne disparaît pas : le véritable souverain est respecté et encouragé afin que l’avenir du pays – où selon lui la présence française ne saurait être éternelle – soit fondamentalement garanti.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 842 de « Royaliste » – 2 juillet 2004.