Les hasards du calendrier font que ce numéro sera composé à l’heure où M. Barre rendra public son plan contre l’inflation. Il serait évidemment dangereux de le juger avant toute déclaration officielle, malgré les informations qui filtrent depuis plusieurs jours. Si jamais le gouvernement avait préparé une arme secrète…

Il faut l’espérer, car les rumeurs concernant les mesures adoptées ne permettent pas de penser que l’imagination a « enfin » pris le pouvoir, à la fin du mois d’août : augmentation de la vignette, freinage de la progression des revenus, mesures de « moralisation » fiscale laissant croire que cette fois les riches vont payer, tout cela a été fait à de trop nombreuses reprises pour qu’on puisse encore espérer. Si le plan anti-inflation confirme les rumeurs de ce début de semaine, nous pouvons être sûrs que rien de fondamental ne changera dans les structures économiques, dans les mécanismes financiers et la répartition des richesses. Après un bref répit payé de gros sacrifices — pour certains — les prix continueront de monter. Pourquoi ?

FAIRE PAYER LES SALARIES ?

Parce que l’Etat ne peut ni ne veut s’attaquer aux racines de l’inflation. Il préfère, parce que c’est plus facile, faire de nobles discours sur l’austérité, organiser de grossières opérations psychologiques avec l’éternel Antoine Pinay, et s’en prendre finalement aux mêmes catégories de salariés — victimes habituelles de la prétendue « lutte contre l’inflation ».

Faire payer les salariés. N’est-ce pas nécessaire puisqu’on dit que les salaires « poussent » les prix ou, plus rigoureusement, que la demande est trop forte par rapport à l’offre de biens et de services ? C’est vrai : l’inflation naît d’un déséquilibre entre l’offre et la demande globales. Encore faut-il savoir qui est à l’origine de ce déséquilibre, et quels sont les mécanismes qui l’entretiennent… Chacun a bien sûr sa théorie, à tel point qu’on a vite fait de se perdre dans l’énumération des types d’inflation (« par les coûts », « par les structures » etc.) en perdant de vue les principaux facteurs de la hausse des prix :

D’abord l’Etat, doublement bénéficiaire de l’inflation comme percepteur de la TVA, qui augmente avec le prix des produits, et comme emprunteur puisque l’érosion monétaire amoindrit régulièrement la dette publique. Ce qui permet à l’Etat de tenir un certain nombre de promesses électorales, grâce au décalage entre le moment où les sommes sont versées : entre temps, la TVA (donc le consommateur) a rempli les caisses, tandis que le Trésor public faisait de belles économies sur le dos des épargnants. Comment ces derniers ne s’aperçoivent-ils pas qu’ils sont tout bonnement volés, par les banques comme par les caisses d’épargne, puisque la rémunération de leurs dépôts est moins forte (parfois de moitié « là où est l’écureuil ») que le taux d’inflation ? Que le gouvernement balaie donc devant sa porte, au lieu de voler les gens et de faire supporter aux consommateurs le poids de ses largesses.

FRAIS GENERAUX

Les entreprises privées ensuite, et pas seulement la masse salariale ! C’est trop facile d’attribuer l’« inflation par les coûts » à l’augmentation des salaires, en oubliant les autres éléments qui composent le prix d’un produit. Les matières premières entrent bien sûr dans ce prix, et il est vrai que leur hausse, depuis deux ans, a été un facteur d’inflation « importée » — tout comme les variations monétaires qui, actuellement, renchérissent de 20 % le prix des produits américains et allemands.

Mais il y a aussi les « frais généraux » qui viennent augmenter le prix de vente et donc alimenter l’inflation. En effet, en même temps que son produit, le consommateur paie les intérêts des emprunts de la firme, les voitures et les déjeuners en ville de ses dirigeants, les chasses en Sologne et les voyages de ces messieurs. Sans compter les pots de vin versés par l’entreprise. Quand on sait cela, peut-on se résigner à voir taxer lourdement les salaires, alors que leur augmentation n’est que la conséquence des pratiques actuelles ?

SOCIALISME ?

Les riches enfin. Sans démagogie aucune, il faut souligner que la consommation de luxe favorise l’inflation. Résidences secondaires, piscines, bateaux de plaisance, somptueuses voitures étrangères, tout ce qu’une certaine bourgeoisie étale avec complaisance représente une masse importante d’argent gaspillée dans des investissements peu productifs.

On rétorquera que l’argent des riches fait vivre de nombreux travailleurs. Peut-être. Mais les matériaux utilisés auraient été plus utiles dans des constructions productrices de richesses et de nombreux emplois. Le ciment qu’on affecte aux ports de plaisance est perdu pour les barrages ou coûte plus cher à l’E.D.F. puisqu’il y a déséquilibre entre l’offre et la demande. Sans oublier que beaucoup d’équipements luxueux sont consommateurs de matières premières rares, qui doivent être importées à grands frais. D’où une aggravation du déséquilibre de notre balance commerciale.

L’inégalité sociale est donc génératrice d’une inflation qui pèse surtout sur les moins favorisés. Volés dans leur épargne, lésés comme consommateurs, exposés au chômage à cause d’investissements peu productifs, ils doivent encore supporter des « plans anti-inflation » qui n’affectent guère les riches malgré de prétendues mesures de « moralisation ».

La justice sociale demande beaucoup plus que des recettes éculées et des exhortations au sacrifice… des autres. Si l’on veut s’attaquer aux racines de l’inflation, il faut remettre en cause le système actuel du crédit (le crédit à la construction est aujourd’hui abusif et détourne de l’investissement productif des sommes considérables), il faut supprimer tous les « frais généraux » qui camouflent de scandaleux privilèges, instituer un impôt sur le capital même si cela présente de réelles difficultés techniques, imposer beaucoup plus lourdement les signes extérieurs de richesse.

On dira que ces quelques mesures aboutissent au socialisme. Ce mot recèle trop de pièges. Faute de l’employer, pourquoi ne pas tenter de réaliser l’espérance de justice qu’il renfermait lorsqu’il est né ?

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Editorial du numéro 232 de la NAF bimensuel royaliste – 29 septembre 1976