Lutte ouvrière est souvent dénoncée comme une secte puritaine représentée par une marionnette manipulée par un gourou. Foin de polémiques : nous sommes simplement en présence d’un parti bolchevique.

Lutte ouvrière, c’est d’abord une histoire de militants. Des militants de facture classique qui agissent selon leur conviction – au risque d’y résorber tout ou presque de leur vie.

Cette conviction tient tout entière dans le marxisme-léninisme de la grande époque, rigoureux, repris à la lettre : lutte des classes, révolution mondiale. La doctrine ainsi exprimée trouve sa traduction dans une ligne inflexible : quelles que soient les époques et les événements, les militants de l’Union communiste (tel est le véritable nom de l’organisation qui publie Lutte ouvrière) se consacrent à la propagande auprès des travailleurs et des travailleuses sur leurs lieux de travail.

Ligne ouvrière, d’aucuns diront ouvriériste. Propagande invariable, méthode toujours identique depuis la fondation du groupe.

Le groupe … ou plutôt, à l’origine, le groupuscule. Celui que fonde en septembre 1939 un trotskiste né en Roumanie, David Korner. Sous le pseudonyme de Barta, il publie une feuille de propagande, L’Ouvrier, puis d’autres feuilles pendant l’Occupation. Le groupe Barta, une poignée de militants, est la cible des staliniens, des nazis et de la police de Vichy. Presque tous ses membres sont juifs, mais le groupe ne participe pas à la Résistance : c’est la lutte des classes et elle seule qui importe, dans la perspective internationaliste. Pourchassés comme communistes et comme juifs pendant la guerre, ces trotskistes sont encore en danger à la Libération : deux des leurs sont arrêtés par les communistes staliniens en 1944 : l’un est assassiné, l’autre est relâché…

Ces persécutions croisées n’empêchent pas le groupe Barta de fonder l’Union communiste en octobre 1944 et de poursuivre la propagande dans les usines, malgré l’opposition violente du Parti communiste. La lutte des classes est aussi une lutte entre différentes fractions ouvrières…

Pas seulement. C’est l’Union communiste qui déclenche la grande grève de Renault en 1947 et qui s’installe ainsi dans le paysage politique. L’Union grandit, se scinde, grandit encore, grâce à la diffusion obstinée de ses bulletins et journaux. La suite est mieux connue : les « trotsks de L.O. », comme on dit, ne participent pas à la révolte estudiantine de 1968 mais se développent à la faveur des événements et présentent Arlette Laguiller à la présidentielle de 1974. En mai 2002, la même candidate, exprimant la même ligne et reprenant les mêmes slogans qu’un quart de siècle plus tôt rassemblera sur son nom 5, 72% des suffrages exprimés.

Les détails de cette histoire sont racontés par Robert Barcia, en réponse aux questions pertinentes de Christophe Bourseiller (1), fin connaisseur de l’extrême gauche.

Présenté par certains journalistes comme le gourou d’une brave fille manipulée, Barcia-« Hardy » donne bien sûr une image flatteuse de son organisation, explique par le menu les désaccords entre trotskistes et dissipe de façon convaincantes quelques calomnies : Arlette n’est pas une marionnette mais une dirigeante choisie parce qu’elle avait participé de manière exemplaire à la grève des banques en 1974, et Hardy lui-même apparaît comme un communiste, fils d’ouvrier, entré tout jeune dans la Résistance, emprisonné à la Santé, qui a consacré toute sa vie à une organisation devenue, à force de ténacité, le plus important parti trotskiste du monde.

On n’est pas forcé de prendre tout ce que dit Robert Barcia pour argent comptant et il n’est pas nécessaire de partager ses convictions pour tirer de ce livre une observation nécessaire à la compréhension de la vie politique nationale : la tradition communiste demeure vivante hors du Parti communiste, elle s’exprime dans trois formations trotskistes qui ont désormais une audience importante et le marxisme-léninisme est aujourd’hui surtout représenté par l’Union communiste qu’on a tort de dénoncer comme une secte : par sa rigidité doctrinale et sa discipline de fer, c’est tout simplement un parti bolchevique de stricte obédience.

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(1) Robert Barcia, alias Hardy, La véritable histoire de Lutte ouvrière, Entretiens avec Christophe Bourseiller, Denoël, 2003.

 

Article publié dans le numéro 818 de « Royaliste » – 9 juin 2003