L’idéologie semble avoir disparu en même temps que le communisme soviétique, les utopies révolutionnaires seraient à ranger parmi les nostalgies des soixante-huitards attardés. Ces opinions largement répandues sont démenties par l’apparition de nouvelles idéologies (l’ultralibéralisme, la communication) et surtout de nouvelles utopies. Mais ces dernières sont moins facilement repérables que par le passé car il ne s’agit plus de fictions politiques, caractéristiques de la tradition européenne, mais de rêves technologiques typiques de l’utopie américaine et qui exercent aujourd’hui une inquiétante fascination.

L’utopie avait bonne presse dans les années soixante, tout comme l’imagination qu’on voulait alors « porter au pouvoir ». Mais lorsque les imaginatifs prirent les affaires publiques en main, il devint de bon ton de se proclamer pragmatique et de ranger les plus modestes des réformateurs sociaux dans la catégorie des rêveurs et des utopistes. Dans la même période, qui n’est pas terminée, le vieux discours sur la fin des idéologiques fut repris et accommodé à toutes les sauces.

Place au réel – comme si la réalité politique ne pouvait plus être le fruit d’une idéologie ! Place à la technique – communicationnelle, biologique, médicale – comme s’il ne pouvait y avoir d’utopies techniciennes !

Certes on est toujours l’utopiste de quelqu’un et les accusations tourneraient en rond, d’une discipline à l’autre, d’une science à l’autre, si quelques esprits indépendants ne se préoccupaient pas de remettre les choses en ordre.

Quant à l’utopie, c’est fait depuis quelques années. Dans son ouvrage sur la « santé parfaite », Lucien Sfez a donné des définitions qu’il importe de connaître si l’on veut éviter de se perdre dans les nouvelles techniques et dans les discours plus ou moins fantasmatiques que celles-ci suggèrent.

 

Définir l’utopie

Toutes les utopies classiques (l’abbaye de Thélème, l’Icarie de Cabet, le phalanstère fouriériste…) présentent des caractères communs qui constituent autant de critères :

1/ Le lieu isolé (île, couvent), qui sert de théâtre à l’intrigue utopique ;

2/ La toute-puissance du narrateur, qui a l’entière maîtrise de son récit ;

3/ Une hygiène de vie rigoureuse, à la fois corporelle et mentale : on lave, on se lave, on ne fume pas, on reste chaste selon un principe de transparence qui est aujourd’hui proclamé par les libéraux et par les libertaires ;

4/ La technique et les techniciens sont mobilisés par l’imaginaire utopique car ils permettent à la fois d’entrer sans délai dans la société nouvelle et de l’organiser. « L’univers utopique, écrit Lucien Sfez dans son introduction au colloque de Cerisy, est hiérarchique, catégorisé, spécialisé, il lui faut donc des experts techniques. Le hasard est exclu. C’est un monde sans aléa, sans impureté, sans mort ni décomposition, sans poussières ni étrangeté. Monde surnaturel et qui doit sa supériorité à l’artifice ».

5/ La technique permet le retour à l’origine, en vue de la refondation du monde sur la pureté édénique. La table rase est le lieu sur lequel on peut construire de nouvelles cités, où vivront des habitants régénérés qui parleront une nouvelle langue.

Tels sont les éléments qui permettent d’identifier une utopie, du moins sur le continent européen où les utopistes ont des ambitions philosophiques et moralisantes qui visent, par le détour de la fiction, la critique des valeurs et de l’ordre établi. En d’autres termes, l’utopie assure la médiation entre ce qui existe et ce qui doit être.

Mais Lucien Sfez montre que l’utopie américaine présente des caractéristiques particulières. En Europe, le récit utopique est politique. Aux Etats-Unis, l’utopie est technologique, elle prétend au gouvernement direct des hommes par la science. Les utopistes américains sont des ingénieurs, des architectes, des hommes d’affaires. Leur rêve, le rêve américain, est de changer la vie par le moyen de la technique. C’est la technique qui assure la médiation entre l’utopie et la réalité, entre l’Amérique rêvée et l’Amérique qui se réalisera dans l’avenir. Par exemple, lorsque Kellog invente ses célèbres Corn flakes, c’est moins pour gagner de l’argent que pour donner à la jeunesse américaine l’énergie qui lui est nécessaire pour bâtir l’Amérique. Cela en appliquant strictement les règles d’hygiène et de tempérance posées par les utopistes européens.

Ainsi définie et située, l’utopie contemporaine a pris le pas sur l’idéologie, dont elle se distingue nettement. L’utopie repose sur le principe de non-contradiction, alors que l’idéologie est dialectique, polémique – ce qui implique des avancées et des reculs, des défaites et des victoires. « Si toutes deux ont vocation à la totalité, écrit Lucien Sfez dans son « Que sais-je » (p.73), l’idéologie continue de travailler sur le mode symbolique, par cristallisation d’images antagonistes et de concepts dialectiquement organisés qui expulsent le mal et constituent une identité idéale, alors que l’utopie travaille dans l’imaginaire en dépassant les antagonismes par des surimpressions analogiques et simultanées de pôles en tension ».

Ces définitions et ces distinctions permettent au citoyen ordinaire de préserver sa distance critique face aux merveilles qui nous sont présentées et aux séduisants discours qui orchestrent la marche triomphale vers une nouvelle forme d’avenir radieux.

 

Nouvelles utopies

Ceux qui professent les nouvelles utopies prennent prétexte de recherches scientifiques qui ont ou qui ont eu un grand retentissement : le projet Génome qui porte sur les éléments constitutifs de la structure de l’ADN, sur la localisation, les fonctions et les modes d’action des gènes humains ; le clonage qui consiste à reproduire à l’identique une cellule mère ou un organisme entier ; le projet biosphère II, expérience au cours de laquelle quatre êtres humains furent placés dans un hangar de verre pour vivre pendant deux ans dans une atmosphère pure de toute pollution, au milieu de végétaux et avec quelques animaux sous les rayons du soleil de Californie ; ou encore la tentative de « Vie artificielle » qui vise la production de créatures électroniques capables de se nourrir, de se reproduire et de vivre en société.

Tous ces projets ont fait naître le rêve d’une complète purification des corps et même, avec Artificial life, de l’immortalité de créatures électroniques dés-incarnées mais pleinement conscientes et intelligentes. Dans le prolongement du livre que Lucien Sfez a consacré en 1995 à la « santé parfaite », un colloque tenu à Cerisy a permis de passer au crible cette nouvelle utopie et les pratiques qui s’y rattachent. Contre l’opposition sommaire entre l’abstrait et le concret, entre le rêve et la réalité, nous voyons très nettement que les utopies biotechnologiques orientent déjà la pratique médicale, conduisent à un modelage des corps et influent fortement sur nos habitudes alimentaires et sur nos comportements. Prenons quelques exemples dans les nombreuses et très riches communications faites à Cerisy-la-Salle :

La pratique médicale actuelle est inscrite dans un dualisme issue de la philosophie cartésienne qui dissocie l’homme (sujet pensant) et son corps. Comme le montre David Le Breton, c’est selon cette conception implicitement normative que l’on soigne la maladie plutôt que le malade, ce qui expose les patients à maintes souffrances morales (leur solitude dans l’appareil technique et administratif de l’hôpital) et physiques (lorsqu’il y a acharnement thérapeutique) qui posent de très difficiles questions éthiques.

Ce dualisme ne doit rien au christianisme (qui apporte la promesse de la résurrection de l’homme dans son « corps glorieux) mais procède des traditions gnostiques (chute de l’homme dans son corps) qui font de la chair la « part maudite » que certains tentent de remodeler (chirurgie esthétique, et maintenant ablation d’organes, les ovaires par exemple) et que d’autres rêvent d’abolir, par peur de la mort, afin de le remplacer par une machine qui fonctionnerait beaucoup mieux et qui pourrait un jour fonctionner parfaitement.

Or, nous dit David Le Breton, « la technoscience poursuit un fantasme : comment faire de ce brouillon du corps [le nôtre, tel qu’il est aujourd’hui], un objet fiable, digne des procédures rigoureuses de la pensée savante ». La voie est ouverte, pour les techniques de sélection des enfants avant leur naissance, sur décision des ingénieurs du corps humain.

Quant aux rêveries sur l’ADN, François Dagognet montre précisément comment le corps vivant résiste à l’utopie d’une reproduction à l’identique. L’éminent professeur prévient que la technique, aussi efficace soit-elle, ne nous permettra pas de reconstituer un corps, mais aboutirait à fabriquer « un corps probablement insolite, sinon inapte, plus fragile – normalisé peut-être mais nullement normatif ». D’ailleurs, la santé n’est pas seulement un problème technique, comme le montre Philippe Raynaud qui fait l’analyse de l’origine de l’hygiénisme, de ses prescriptions et de ses contradictions – la plus visible étant l’interdiction de fumer du tabac dans les lieux publics alors que les esprits « éclairés » militent pour la dépénalisation de certaines drogues. Celles et ceux qui cherchent le « bon » régime alimentaire liront avec profit (et sans grignoter des cacahuètes !) la communication de Guy Paillotin sur « L’utopie du nutritionnellement correct ».

Sans négliger les contributions de Pierre Musso (« L’utopie de l’organisme-réseau »), d’Henri Atlan (« Nouveaux modèles et nouvelles métaphores en biologie ») et de René Passet (« L’homme et la biosphère malades de l’économie ») il faut lire attentivement la communication conclusive d’Odile Marcel (philosophe trop peu connue) qui dénonce le « leurre technomarchand et pantechniciste » comme culture des classes dirigeantes qui gèrent à leur profit le monde globalisé. Nous voici ramenés au souci politique, à la nécessité de mettre en œuvre une politique de la santé qui ne ferait pas l’impasse sur une véritable philosophie du corps.

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Références

L’Utopie de la santé parfaite, Colloque de Cerisy, sous la direction de Lucien Sfez ;

Lucien Sfez, La santé parfaite, critique d’une nouvelle utopie, Le Seuil, 1995 ; Le rêve biotechnologique, Que sais-je, PUF, 2001.

A titre d’exemple d’une pensée sur le corps : Claude Bruaire, Philosophie du corps, Le Seuil, 1968.

 

Article publié dans le numéro 782 de « Royaliste » – 2001