Après l’enseignement primaire, pourtant fer de lance de l’intégration républicaine, au lendemain d’une pseudo-révolution soixante-huitarde, puis le Secondaire durant les deux décennies suivantes, le système universitaire fait aujourd’hui les frais d’une profonde réforme, à la vérité plus politique, au sens négatif du terme, que sérieusement académique.

Si Jean-Paul Brighelli a pu décrire l’Ecole comme une « fabrique du crétin », il faut bien avouer que l’Université, faute d’un entonnoir qualitatif aujourd’hui considéré non plus comme méritocratique (quel gros mot !), mais comme discriminant, accueille chaque année son lot, toujours plus volumineux, d’élèves quasi analphabètes, rentiers de la bourse pour mieux s’habituer aux futures aides sociales auxquelles l’avenir les destine en partie. Rétives à toute sélection, pourtant moteur de la vie, nos sociétés post-démocratiques et post-républicaines semblent  ainsi  vouloir se fourvoyer dans un grand écart toujours plus difficile à tenir : d’un côté la victoire d’un Hayek, chantre d’une intervention minimale de l’Etat (il suffit de savoir lire, presque plus à la vérité, compter… cliquer, dixit l’un de nos anciens ministres de l’Education nationale, soit la sainte trinité d’un enseignement public  minimal comme nécessaire à  la vie sociale, le supplément devant à terme être privatisé), de l’autre, toujours plus d’étudiants bientôt appelés à grossir les rangs du prolétariat du tertiaire, pour une  bonne part d’entre eux.

Entendons-nous bien, l’idée généreuse d’une population mieux éduquée et mieux formée ne peut être bannie dans ses principes fondamentaux, encore faut-il ne pas confondre encore une fois la fin et les moyens et surtout ne pas prendre encore une fois les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages.

Les moyens justement, quels sont-ils ? Depuis 2007, les établissements universitaires français sont devenus autonomes, afin de mieux, paraît-il, répondre aux enjeux et besoins locaux. Cette liberté s’est accompagnée, comme beaucoup l’avaient prédit, d’une forme de féodalité : nantis maintenant d’un vrai pouvoir, en lieu et place d’une autorité qui faisait auparavant des présidents d’universités les simples représentants de leurs collègues, certains ont su s’entourer d’une micro-cour dans laquelle le népotisme et la flatterie tiennent lieu de compétence et dans laquelle le mot d’ordre est celui de marcher droit. La communication est devenue le maître mot du nouvel ordre universitaire et la novlangue  son cheval de bataille. L’Université n’est donc plus communauté, son sens étymologique, mais tremplin vers de plus hautes ambitions. Certes, on rétorquera que les universitaires n’ont pas attendu le troisième millénaire pour s’intéresser à la politique (voyez, entre autres exemples, Raymond Barre), voire pour participer à la « trahison des clercs » en répondant aux sirènes de la renommée. Ce qui était possibilité de carrière est devenu devenue cependant volonté de pouvoir. On ne dira rien des enjeux financiers qui mériteraient à eux seuls un roman…. ou une enquête de la Cour des Comptes…. Voilà pour le décor  de façade.

Pénétrons maintenant dans celui des formations, pour lesquelles la « professionnalisation » est devenue l’indispensable credo. Pour mémoire, il convient de rappeler que cette professionnalisation était déjà présente depuis bien longtemps dans les établissements universitaires. Les étudiants d’il n’y a pas si longtemps pouvaient y suivre des formations courtes à caractère professionnel, genre DUT encore existant, mais surtout y prétendre à des diplômes à but professionnel de haut niveau après avoir suivi un indispensable parcours théorique commun quinquennal, genre DESS, devenus Masters 2 professionnels. Le problème est qu’aujourd’hui l’Université doit s’ouvrir sur le monde de l’Entreprise, entendons donner du travail, ce qui n’est ni sa vocation, ni une réalité tangible eu égard aux réalités du marché du travail contemporain. A cette fin, les études universitaires deviennent de plus en plus sèches : les études littéraires ne contiennent presque plus de littérature, remplacée par de la « technique d’expression », le droit est confiné de plus en plus à de la technique juridique et de la réglementation, et les sciences théoriques laissent la place à des disciplines appliquées. Le problème est que les universitaires, devenus enseignant-chercheurs – le titre laissant la place à la fonction, symbole de ce caractère professionnalisant -, ne sont pas destinés à la base à cela, et que le monde professionnel formera toujours mieux qu’un établissement d’enseignement, exception faite de la formation à la recherche pour de futurs chercheurs ou futurs universitaires. L’Université y perd donc son âme et, surtout, ses Humanités, ce socle intellectuel et humaniste fondamental, au profit d’un leurre, celui de la promesse d’un travail juteux et valorisant. Pour beaucoup d’étudiants, la réalité sera malheureusement celle d’un diplôme au rabais et … du petit boulot comme vendeur dans quelque enseigne de la restauration ou de la grande distribution. Au mieux, l’Université est en train de former des bataillons de semi-intellectuels, persuadés de mériter une place au soleil, alors que leurs diplômes tiennent largement d’une fuite en avant politique. Le plan dit « réussite en licence », officiellement lancé depuis quelques années, a pour vocation de permettre aux bacheliers toujours plus nombreux d’être reçus à la licence sans coup férir. Les moyens mis en œuvre vont dans ce sens et se résument largement à une multiplication d’enseignements bidons. On a ainsi introduit un certificat de base en informatique,  dit C2I, dont le contenu laisse pantois à l’heure où tous les jeunes ont un usage de l’ordinateur. Des projets dits professionnels qui s’avèrent être un apprentissage à la rédaction de CV par, entre autres,… d’anciens professeurs des écoles dont la compétence en la matière est hautement reconnue. Des stages sont devenus obligatoires qui, pour des étudiants de licence, confinent souvent à quelques semaines de photocopies et de machine à café, etc.  Autant d’artifices qui viennent gonfler les résultats académiques et auxquels s’ajoute une pression sur le statut des Professeurs et Maîtres de conférences, notamment les libertés académiques garantes d’une souveraineté dans l’évaluation et le contenu de l’enseignement. Sans compter la mise en place d’un contrôle continu qui, sous couvert d’un meilleur encadrement des étudiants (devenus élèves soi-dit en passant), impossible eu égard au sous-encadrement, confine à une volonté de rattrapage  maximal. Juste un exemple tiré de notre propre expérience avignonnaise : alors que le taux de réussite en première année de droit était habituellement de l’ordre de 25 %, la mise en place de ces matières an-académiques ont permis de faire grimper en un an de vingt points le taux de réussite, alors que les résultats aux matières classiques,  juridiques donc, n’ont pas grimpé ! La communication fait le reste et Avignon devient la meilleure Fac de droit de France et Paris II la moins performante !

Dans ce contexte, bon nombre d’universitaires baissent les bras : certains abandonnent pour ne pas donner un blanc seing à cette supercherie, d’autres préfèrent retourner dans l’enseignement secondaire dans l’espoir de traiter une partie du mal en amont.

Au-delà de ce brouillage des cartes, il va sans dire que cette pseudo-professionnalisation peut avoir des conséquences bien plus larges. Pour rester dans le domaine du droit, moins mal connu par votre serviteur, la perspective d’être défendu par un avocat et surtout d’être jugé par un magistrat devenus simples et purs techniciens du droit, mais étrangers aux Humanités/humanité, fait quelque peu froid dans le dos.

Le tableau ainsi brossé paraît bien noir, mais la situation traduit en réalité des évidences : à vouloir qu’une classe d’âge soit presque entièrement bachelière, il faut bien ouvrir les vannes du Supérieur ; à négliger une vraie formation professionnelle jugée trop dévalorisante, il faut bien donner des diplômes universitaires comme on distribue des médailles en chocolat à une armée de généraux mexicains ; à vouloir une société moulée dans le néo-libéralisme carnassier, il faut bien dépouiller l’Université de ses prétentions à la liberté et à l’esprit critique.

Ne soyons certes pas hypocrites. Beaucoup des universitaires actuels, dont l’auteur de ces lignes, sont en poste grâce à cette démocratisation de l’enseignement universitaire qui a permis, certes avec forte érosion du niveau de vie depuis plus de trois décennies, d’offrir des carrières naguère impossibles à envisager quand seule une minorité des jeunes adultes avait accès audit enseignement. Mais pourquoi confondre démocratisation avec dilapidation du savoir et des exigences ? De plus, il ne s’agit pas de rejeter toute forme de professionnalisation des études universitaires ni toute vocation en la matière, mais à condition que celles-ci ne soient pas leur raison d’être, seulement une voie possible après une solide base intellectuelle (un gros mot ?) tout aussi fondamentale. Ne soyons pas naïfs au point de croire encore à l’idéal de l’Université comme association et lieu privilégiés coupés des réalités du monde.

Il n’en reste pas moins qu’il y a encore des possibilités et perspectives de se réjouir : nombre d’étudiants savent encore s’imprégner et profiter des enseignements classiques, beaucoup apprécient les nuances salutaires apportées par l’histoire, la philosophie ou la réflexion épistémologique, et certains comprennent la chance que leur apportent des études supérieures inenvisageables dans maints pays. Pour ceux-ci, l’Université représente une authentique planche de salut. On pourra dire que, proportionnellement au faible nombre des intéressés, le coût en est bien élevé, mais qu’en est-il comparé avec cette masse financière donnée bon an mal an sous forme de bourses « d’études »  pour assurer un minimum de paix sociale ? Des groupes de réflexion, certains classés à gauche, commencent à proposer un retour à un minimum d’exigences académiques et à un besoin de sélection. Celle-ci n’implique d’ailleurs pas de s’en tenir à de seuls critères scolaires (même s’il serait bon que le baccalauréat ne donne plus droit ipso facto à l’entrée à l’Université tant il a perdu tout crédit en ce sens), car nous savons bien que les conditions sociales de l’existence déterminent aussi les possibilités d’expression des élèves puis des étudiants. John Rawls, ce grand penseur libéral contemporain, a bien rappelé que la justice démocratique se doit d’être fondée sur l’égalité des chances et ainsi permettre à un juste « voile de l’ignorance », entendons l’absence de tout déterminisme socio-économique, de s’exprimer. Autrement dit, la société a tout à gagner à permettre à chacun, sans retenue quant à ses origines éventuellement discriminantes, d’exprimer au mieux ses qualités et capacités.

A contrario, cet idéal positif, qu’il est difficile de ne pas partager, ne doit pas être ruiné par une idéologie qui, sous prétexte d’un accès de tous à tout, en vient à creuser les possibilités d’accès à de vraies exigences et ainsi accélère l’écart culturel entre les rejetons des élites et ceux des dominés sociaux. Entre les deux, les classes moyennes de plus en plus paupérisées (y compris en matière de bonnes formations) ne pourront bientôt plus jouer le rôle moteur qui doit être le leur dans les sociétés dynamiques et constituer ce contre-pouvoir à l’oligarchie qui nous gouverne. Sauver l’Université, c’est aussi sauver un certain idéal des Lumières.

Eric WENZEL