La violence terroriste met aussi à l’épreuve la pertinence des concepts utilisés dans le débat public. C’est là un point crucial car il faut passer par des abstractions pour définir concrètement les enjeux politiques et les facteurs de mobilisation.

Les attentats du 13 novembre ont provoqué une très large et très juste réaction : ce qui est à défendre, c’est l’unité nationale parce que les djihadistes veulent détruire cette unité en créant les conditions d’une guerre civile. L’échec des raids terroristes, en janvier dernier comme en novembre, c’est d’avoir provoqué le rassemblement – certes momentané – au lieu de la fracturation vengeresse.

L’unité de la nation se compose par rapport à la diversité de ses groupes – politiques, sociaux, religieux – composés au fil de l’histoire. Cette unité se trouve et se vit dans des symboles, des institutions, des lieux, des paroles. Quand le Congrès se réunit à Versailles, quand la Marseillaise est chantée par tous les élus de la nation, quand le président de la République parle, l’unité devient concrète. Ce qui n’empêche pas les citoyens de critiquer et les partis de s’affronter.

La dialectique de l’unité et de la diversité nous était familière jusqu’à ce qu’elle soit concurrencée par la dialectique de l’identité et de la différence. Sous l’influence directe ou indirecte de l’idéologie culturaliste venue des Etats-Unis, le tournant identitaire a été effectué à peu près dans le même temps par une partie de la gauche et par le Front national. A gauche, on a glorifié la différence ethnique jusqu’à distinguer des « petits blancs » majoritaires opprimant des minorités d’anciens colonisés tandis que l’extrême droite se reconstruisait en affirmant défendre l’identité nationale contre les « maghrébins » et les « musulmans » trop différents pour être vraiment français. Ce faisant, la gauche différentialiste et la droite identitaire se retrouvaient pour déconstruire la nation en une mosaïque de différences sans voir qu’elles risquaient d’enclencher une mécanique de guerre civile. Les djihadistes ont deviné ou compris que ce processus latent pouvait être exploité par une campagne d’attentats.

La propagande identitaire martelée depuis trente ans contredit l’impératif politique de l’unité nationale et le Front national est obligé de faire un choix idéologique. Ou il persévère dans sa dénonciation, électoralement rentable, des « arabo-musulmans » et il tombe dans le piège tendu par l’islamisme radical. Ou il renonce à la thématique identitaire pour participer à la défense de l’unité nationale. Par la déclaration qu’elle a faite après les attentats du 13 novembre, la présidente du Front national semble vouloir agir dans un esprit d’unité. Le tournant, s’il est pris, doit être explicité.

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Article publié dans le numéro 1088 de « Royaliste » – 2015