Analyste consultant sur les questions liées à la CEI (programme EI4Dev) David Gaüzère m’autorise à publier ses observations et propositions sur la crise ukrainienne, très utiles à la réflexion politique sur l’avenir du continent européen.

A l’heure où l’Ukraine s’embrase, il est temps de s’interroger sur les enseignements de cette dernière crise, qui n’est qu’une résurgence des événements chaotiques agitant l’Ukraine depuis son indépendance en 1991, et de tordre le cou à certains clichés simplistes véhiculés par nos médias nationaux face à une situation bien plus complexe qu’elle n’y paraîtrait de prime abord. Nous allons le démontrer en cinq points :

1-      Nous ne devons pas avoir de vision manichéenne sur les acteurs du conflit ukrainien. Les deux camps ne traduisent que des fractures régionales dont la ligne de front passe par la Place Maidan de Kiev. L’ouest ukrainophone (Lviv, Lutsk, Chernivtsi) (45 % de la population), uniate et pendant longtemps sous domination austro-hongroise, soutient depuis toujours les idées européennes et se soulève aujourd’hui en leur nom. L’est russophone (Kharkov, Dniepropetrovsk, Sébastopol) (45 % de la population), orthodoxe et imprégné des traditions cosaques, regarde plutôt depuis toujours du côté de la Russie. A cela, la minorité tatare de Crimée (5 % de la population), active sur le plan politique, entretient des relations étroites avec la Turquie, dont elle partage une partie de l’héritage religieux et culturel, et reste l’élément-clé qui fait basculer les majorités électorales à chaque élection en Ukraine. Aussi, la victoire électorale de chaque camp reste toujours une victoire à la Pyrrhus. Chaque camp comporte ses extrêmes, les Berkout (forces spéciales) ou les milices populaires venues de l’est ou de Crimée pour le camp du pouvoir, les nationalistes extrémistes xénophobes et néo-nazis dans le camp des révoltés. Chaque leader a son passé d’oligarque sulfureux et corrompu, aujourd’hui Ianoukovitch, hier Koutchma ou Timochenko. Le contrôle de la route du gaz entre la Russie et l’UE attise de partout toutes les convoitises.

2-      Viktor Ianoukovitch reste encore le président légitime de l’Ukraine. Il a été démocratiquement élu en 2010 et n’a pas encore terminé son premier mandat qu’il entend achever en 2015. En revanche, le fait qu’il n’ait pas hésité ces derniers jours à tirer sur une partie de ses opposants à balles réelles, lui enlève chaque jour davantage une partie de sa légitimité. En face, le pedigree de ses opposants n’est guère meilleur. Aussi, entre les crises de rues, les fréquents pugilats de députés de la Rada (Assemblée) ukrainienne, englués dans des affaires de corruption à répétition, démontrent couramment la pauvreté de la vie politique du pays et l’absence d’alternative sérieuse aux pouvoirs successifs en place. La question qui se pose donc actuellement à nous dans le cas ukrainien est de savoir si nous devons soutenir de préférence le droit constitutionnel sur la volonté de la rue, le pouvoir du vote sur celui de la rue ou l’inverse. Ce dilemme pourrait un jour également se poser en France.

3-      Les crises ukrainiennes répétitives placent l’Union européenne devant ses propres contradictions et lui enlèvent toute visibilité diplomatique. Aujourd’hui, l’UE entend d’un côté jouer un rôle de médiateur, tout en prenant position pour le camp de la rue. Habituellement, dans les crises ukrainiennes, nous remarquons d’autre part que l’UE soutient la volonté populaire contre la légitimité des urnes lorsque le Président au pouvoir provient des zones russophones de l’est du pays et inversement lorsque ce dernier provient des zones ukrainophones de l’ouest. L’UE promet enfin d’aider l’Ukraine, si et seulement si elle rejoint son camp, sans pour autant lui donner une feuille de route claire sur les futures relations qu’elle entretiendra avec elle à l’avenir.

4-      La nécessité d’un rapprochement de l’Union européenne avec la Russie sera la clé de la résolution des crises ukrainiennes. Jusqu’à présent trop atlantiste, l’Europe en général et l’Union européenne en particulier doivent se rappeler qu’il existe une Europe continentale, partageant des éléments culturels communs, dont elle devra de nouveau se rapprocher un jour. Même si les causes de fond diffèrent, les événements de Kiev, de par leur violence, rappellent ceux de Tbilissi en Géorgie ou encore du Parc Gezi à Istanbul. La position européenne sur l’Ukraine, la Turquie et les Etats caucasiens n’est pas évidente et cette absence de clarté joue pour beaucoup dans les tensions des confins européens. Aussi, une des solutions serait de créer une « zone de partenariat économique unique » fédérant l’ensemble des Etats situés aux marges de l’Union européenne, incluant la Russie, la Biélorussie, la Moldavie et les trois Etats caucasiens. Ces Etats auraient des liens économiques privilégiés avec l’UE, liens bâtis sur un socle d’accords communs, tout en n’étant pas intégrés à l’UE. De par leur position de « glacis économique » centrale entre l’UE et l’Union eurasiatique (Eurasets), ces Etats seraient le pont, le pivot, le chainon manquant entre ces 2 importantes entités économiques régionales.

5-      Ensuite, quid du devenir de l’Ukraine ? Dépendant d’un rapprochement nécessaire entre l’Union européenne et la Russie et de la mise en place d’une solution durable acceptée de toutes les parties, l’Ukraine n’aurait, probablement, d’autre choix que celui de mettre en place un système fédéral inspiré de celui de l’Allemagne. En effet, la reconnaissance de la force des autonomies régionales serait dans le cas ukrainien un moyen efficace d’éviter la cristallisation récurrente des tensions sur Kiev, nocives au développement économique et social du pays. Elle renforcerait enfin le poids des régions frontalières, créant des lieux de transit économique favorisés entre l’UE et la Russie. Bien entendu, le risque de porosité des frontières serait accru et l’UE comme la Russie devraient en tenir compte par des coopérations régionales transfrontalières efficaces. Mais, ce risque serait bien moins important que ceux, inconnus, engendrés par un délitement de l’Etat et du territoire ukrainiens.

La situation ukrainienne, nous le constatons, est loin d’être simple. Complexe, elle devra engendrer des réponses acceptées de tous, en Ukraine, comme ailleurs. Elle place ensuite l’UE devant ses propres contradictions et exige de Bruxelles et de Strasbourg l’instauration urgente d’une feuille de route régionale, claire et impartiale sur l’Ukraine. Enfin, une résolution de la crise ukrainienne par les Européens et les Russes, ensemble et uniquement ensemble, permettrait de prévenir les prochains conflits latents des confins européens par une politique, claire, lisible, adaptée et intégrant surtout la compréhension de l’environnement régional proche.

David GAÜZERE

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