Agrégé de philosophie, historien et politiste, Lucien Jaume est l’auteur d’ouvrages remarqués sur la pensée politique de Hobbes et sur le jacobinisme (« Le Discours jacobin et la démocratie », Fayard, 1989). Il vient de publier un livre, « Échec au libéralisme. Les jacobins et l’État » (Editions Kimé) qui éclaire d’un jour nouveau l’histoire de la Révolution française et celle de la France moderne.

 

Royaliste : Avant d’évoquer la conception jacobine de l’Etat, pourriez-vous définir ce libéralisme qu’elle conteste ?

Lucien Jaume : Il faut être prudent. Le mot est employé aujourd’hui comme simple arme de guerre et le libéralisme français du 19ème siècle est un continent méconnu. Son étude est d’autant plus difficile que le libéralisme français a été pluriel et qu’en pratique il n’a eu qu’une faible application. Avant de publier le résultat d’une recherche d’ensemble, j’ai pris dans ce livre une certaine définition du libéralisme avec comme témoin de référence Rœderer, un immense auteur aujourd’hui oublié que je considère comme un proto-fondateur du libéralisme avec Benjamin Constant.

J’ai donc considéré, de façon sans doute prématurée, que la séparation réelle et la différence méthodologique entre la société civile et l’Etat étaient inhérentes à la vision libérale. Cela implique que l’homme est différent du citoyen, et le privé tout à fait séparé. Par conséquent, la gestion des affaires politiques est de l’ordre de la compétence, d’une compétence spécifique qui se détache clairement de la vieille autorité patriarcale, et aussi de la façon de gérer les entreprises et les terres. Il y a un métier politique qui commence avec la Révolution française et que le courant libéral reconnaît dans sa plénitude. D’autre part, entre la société civile et l’Etat, l’articulation n’est pas donnée, elle est à construire par le moyen de la représentation qui doit protéger et rendre compatibles les intérêts particuliers. Autre conséquence : la question d’une morale sociale est en principe dépassée, du fait de la liberté des opinions – qui n’est pas le silence des opinions mais le débat. Quant au religieux, il est d’ordre privé. Y a-t-il un civisme ? Un commun dénominateur des valeurs ? Cela pose problème. Enfin, le lien concret entre individus, libres, égaux et atomisés, n’est pas moral, il n’est pas principalement juridique, il est donné, structuré et remanié par le jeu du marché. Cependant le juridique est important car il délimite l’espace de la liberté individuelle où s’épanouit le bonheur des individus. Cette caractérisation du libéralisme politique est cependant contestable : elle s’applique à Constant, à Rœderer, mais pas à Guizot.

Royaliste : En quoi le gouvernement jacobin s’oppose-t-il au libéralisme ?

Lucien Jaume : La question de la séparation entre la société civile et l’Etat est l’enjeu essentiel pourvu qu’on considère que le gouvernement révolutionnaire de 1793 réalise les tendances du jacobinisme radical de 1789, alors même qu’il semble les inverser. Pour comprendre les ressorts de cette réalisation-inversion, il faut examiner la question de la souveraineté. Cette question est centrale, parce qu’elle permet de comprendre la place et la force du jacobinisme dans la Révolution, son rayonnement dans l’histoire ultérieure de la France, et son lien avec l’histoire antérieure.

Le paradoxe, c’est que le jacobinisme – défenseur systématique de la volonté du peuple contre le personnel politique, contre les bureaux, contre le roi et l’Etat – établit un Etat omnipotent, détenteur du droit de vie et de mort. Le tournant, c’est juin 1793, la prise du pouvoir de la Montagne contre la Gironde, précipitant une guerre civile qui met en présence le supposé fédéralisme des Girondins contre la supposée unité que défend la Montagne. Cet investissement de l’Etat contre les Girondins (la Terreur est une arme inventée contre la Gironde) est-il un simple opportunisme ? Non. Dans le discours jacobin qui glorifie l’Etat révolutionnaire, un discours plus ancien réapparaît dans lequel s’affirme la résurgence de l’idéologie organiciste : les rapports du peuple et du gouvernement révolutionnaire sont décrits comme une incorporation du peuple au gouvernement. Ce gouvernement est le cerveau, qui commande aux bras et aux jambes etc. Dans les circulaires du Comité de Salut public, on trouve cette métaphore du géant révolutionnaire qui, dans son unité, fait que le peuple français n’est pas divisé. Il y a union des gouvernés et des gouvernants, qui forme un Hercule écrasant l’hydre fédéraliste… de même que Louis XIV avait été Apollon étouffant le serpent  Python – les protestants.

Rapprochement tendancieux ? D’abord, le grand schéma par lequel l’absolutisme français avait imagé les rapports entre gouvernants et gouvernés était précisément le schéma de l’incorporation. N’oublions pas que, selon la doctrine en vigueur au siècle de Louis XIV, « la nation ne fait pas corps en France », elle ne fait corps que par l’unité que lui apporte l’âme unificatrice qu’est la souveraineté royale. Cette doctrine a· été magistralement exposée par Bossuet : « Comme en Dieu est résumé toute perfection et toute vertu, ainsi toute la puissance des particuliers est réunie dans la personne du prince. Quelle grandeur qu’un seul homme en contienne tant ». Et Hobbes, très apprécié à la cour de Louis XIV, représentait dans le Léviathan (1651) un souverain ayant absorbé en lui tout le peuple des individus…

Sous l’absolutisme monarchique, ce schéma de l’incorporation visait à établir la hiérarchie, l’autorité royale. Sous les Jacobins, il s’agit de faire accepter que la Convention ne retourne pas devant les urnes – afin d’empêcher le retour des Girondins. Il faut donc faire admettre que la Convention représente la souveraineté du peuple – cela de façon non-électorale, qualitativement et non en nombre de voix. La Convention « représente » la souveraineté morale d’un peuple à venir, d’un homme nouveau, régénéré.

Royaliste : Au-delà des circonstances, quelle est la doctrine jacobine de la représentation ?

Lucien Jaume : Comparons deux citations. Quelques jours avant Varennes, Robespierre met en garde contre la collusion entre les députés et le roi et déclare que « … si le corps représentatif n’est pas pur et presque identifié avec le peuple, la liberté est anéantie ». Le 24 juin 1793, à la fin du débat sur la Constitution montagnarde, Couthon renonce au projet de censure du peuple sur les actes du Corps législatif car, dit-il, « vous venez de me faire remarquer qu’une majorité corrompue pourrait avoir corrompu l’opinion publique de telle façon que le patriote le plus pur, le républicain le plus zélé, pourrait être déclaré avoir trahi la cause du peuple pour l’avoir trop bien défendue ». Dès lors, il est clair que ce sont les représentants qui contrôlent et façonnent le peuple.

Pour Robespierre, il faut que les députés ressemblent au peuple, qu’ils soient dans le peuple alors que, pour Couthon, le peuple doit ressembler aux députés. La contradiction recouvre une cohérence idéologique. Ce qu’il y a de commun, c’est l’exigence que la représentation soit fondée sur une identité. L’indice de légitimité du pouvoir, pour le jacobinisme, c’est la vertu, substituée au vote. On comprend que le jacobinisme s’oppose à la séparation entre la société civile et l’Etat, entre public et privé, entre l’homme et le citoyen : il y a des raisons morales (unité de moralité-unité de souveraineté, dans un pays où l’on parlait de l’unité de roi, de loi et de foi) il y a des raisons politiques (les Girondins sont amis des richesses, de l’individualisme, méfiants envers le retour du religieux et l’utilisation politique de la centralisation, ce qui ne veut pas dire qu’ils aient été fédéralistes). Enfin il y a des raisons culturelles : la très grande difficulté d’admettre le pluralisme qui est portée au paroxysme par les jacobins. Pour eux, la diversité des opinions est mauvaise parce qu’elle se fonde sur un relativisme qui met sur le même plan l’erreur et le vice, la vérité et la vertu. Il ne peut y avoir qu’une opinion vraie, qu’un seul bien. On peut comparer sans exagération la lutte contre le « fédéralisme » à la lutte contre le protestantisme : les analogies de situation, de discours et de méthode s’y prêtent. Globalement, le personnel révolutionnaire a eu deux idées de la représentation qui n’ont cessé d’interférer : d’une part la fonction rationnelle de la représentation, c’est la possibilité de délibérer et de décider grâce aux compétences. D’autre part la fonction imaginaire de la représentation, dans laquelle il y a identité supposée entre représentés et représentants identité de nature, d’image, de moralité. La dimension imaginaire intervient théoriquement pour renforcer la légitimité rationnelle et formelle de la représentation, mais elle l’étouffe ; de plus, cette fonction rationnelle est contestée dès 1789 car l’égalitarisme n’admet pas l’inégalité des compétences.

Royaliste : D’où l’opposition entre libéraux et jacobins…

Lucien Jaume : En effet, la perspective libérale consiste à exiger la compétence et non pas l’identité, donc à accepter la distance, l’inégalité, comme l’explique Roederer. Elle consiste aussi à juger sur une responsabilité politique propre aux représentants : si nous admettons que les représentants sont différents de nous, peut-être serons-nous poussés à leur imputer une responsabilité qui est la leur. Si par contre nous voulons croire que nos représentants nous ressemblent, si nous voulons nous prendre pour eux, peut-être allons-nous mélanger les responsabilités. Le sophisme jacobin qui consiste à vouloir que les députés ressemblent au peuple, et ensuite que le peuple ressemble aux députés, privilégie la dimension imaginaire de la représentation. Parce que l’institué ressemble à l’instituant, il peut devenir souverain : puisqu’il me ressemble il est un autre moi-même, et c’est donc moi qui agit à travers lui : je suis donc censé me commander à moi-même, et punir le représentant serait se punir soi-même comme dit Hobbes. Bref, l’identification fonde l’autorité de celui qui sait susciter l’identification : c’est une technique politique sur laquelle la démocratie joue mais qui vient d’avant la démocratie. C’est une technique selon laquelle l’offre politique crée la demande, selon laquelle les spécialistes de la politique. « font » la nation, instituent les citoyens, imposent le champ des choix politiques, même s’il y a parfois résistances et révoltes.

Royaliste : Y a-t-il une postérité jacobine ?

Lucien Jaume : Elle est apparue toutes les fois que les Français ressentent la nécessité d’un rôle arbitral de la puissance d’Etat, toutes les fois que le conflit des partis paraît tout remettre en question, toutes les fois qu’on cherche une instance qui semble s’élever au-dessus des intérêts particuliers. Ainsi Louis-Napoléon qui fait référence à la centralisation, au gouvernement révolutionnaire prenant la suite des rois qui ont fait la France, à la souveraineté du peuple, au rôle décisif du pouvoir d’Etat. Certes, on peut dire que la prééminence de l’exécutif n’est pas jacobine. Mais n’oublions pas la dictature du Comité de Salut public à travers Robespierre… Le problème du jacobinisme, c’est que le Héros vertueux, qui ne devrait pas exister, incarne le « peuple-roi » comme dit Hobbes. Le jacobinisme s’inscrit dans une perpétuelle hésitation de l’histoire française : les Français, d’un côté, sont contre le roi et se glorifient périodiquement de l’avoir guillotiné. Mais d’autre part, ils aiment, surtout dans les situations de crise, une incarnation de la souveraineté une et indivisible dépassant le jeu des factions. De Gaulle l’a ressenti. Cette contradiction française explique l’importance du jacobinisme chez nous et en quoi il fait bien partie de notre identité nationale.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 519 de « Royaliste » – 11 juin 1990