Jean-Clément Martin consacre à l’exécution de Louis XVI un livre (1) qui échappe aux représentations classiques de cet événement, fondamental sans être fondateur. Le procès et la mise à mort du roi sont au cœur d’une lutte entre fractions révolutionnaires qui a le Pouvoir pour enjeu.

La Nation, la Loi, le Roi : placée en exergue de la Constitution du 14 septembre 1791, la devise de la monarchie constitutionnelle établissait une relation dialectique entre le peuple-nation, le législateur et un pouvoir exécutif qui était “délégué au roi”. Cette relation s’est dégradée d’autant plus rapidement que les pouvoirs en conflit étaient aux prises avec leurs propres contradictions.

Ces luttes internes sont si violentes et si complexes qu’il est impossible de décrire la Révolution française comme une série d’affrontements entre royalistes et républicains, entre jacobins et girondins : l’idéologie, la stratégie et la tactique des différents groupes ne forment pas l’ensemble cohérent qui caractérisait certains grands partis du siècle dernier. Jean-Clément Martin note que les royalistes contre-révolutionnaires “détestaient plus les monarchiens que les Jacobins” et rappelle que les fractions révolutionnaires n’ont pas l’unité qu’on leur a inventée a posteriori. En juillet 1791, le club des Jacobins se divise et les partisans de la monarchie constitutionnelle créent le club des Feuillants. En octobre 1792, les Jacobins radicaux expulsent Brissot et d’autres modérés et, à la Convention, les députés du Marais sont tout aussi révolutionnaires que ceux de la Montagne. Quant aux Girondins, ils doivent leur existence posthume à l’histoire que leur consacre Lamartine en 1847.

Les Jacobins ne sont pas partisans d’une “République républicaine”, que ce soit à la mode antique ou sur le modèle américain : on sait que Robespierre s’accommode de la royauté alors qu’il combat radicalement l’exécutif ministériel. Ce n’est pas la fuite du roi à Varennes (20-21 juin 1791) qui provoque à terme le changement de régime mais une révolution dans la Révolution qui trouve sa dynamique dans la ferveur patriotique suscitée par la guerre – déclarée le 20 avril 1792 – et par les provocations des Émigrés qui inspirent le manifeste de Brunswick du 25 juillet 1792.

Pour comprendre la dynamique interne de la Révolution, qui fait de Louis XVI le jouet des rapports de force, il faut rappeler les principaux événements. Le 20 juin, une manifestation d’hostilité au roi prouve la force des sans-culottes ; la proclamation de “la patrie en danger”, début juillet, conduit à la mobilisation de tous les citoyens, actifs et passifs et, le 13 juillet, Pétion, brièvement suspendu, revient à la mairie : c’est ainsi que se constitue la Commune révolutionnaire face à une Législative divisée. Ce phénomène de double pouvoir – qu’on retrouvera dans la Russie de 1917 et dans l’Espagne républicaine de 1936-1937 – achève de détruire le système politique de 1791 : le Roi est radicalement contesté par la rue, le Législateur divisé va entrer en conflit avec le Peuple exprimé par les sections de sans-culotte, une fraction de la Garde nationale et les fédérés bretons et marseillais – tandis que le peuple français glisse dans la guerre civile.

A Paris, le manifeste de Brunswick est connu le 3 août et les sections parisiennes demandent la déchéance du roi. Le comité insurrectionnel créé le 26 juillet redouble d’efforts sans parvenir à faire plier la Législative à majorité feuillante qui se refuse à toute suspension du roi. Le 9 août, les sections s’emparent de l’Hôtel de Ville où s’installe la Commune insurrectionnelle. Le lendemain, les Tuileries sont pris d’assaut au terme de violents combats suivis d’atrocités. L’Assemblée entérine le coup de force en votant la suspension du roi et, le 12 août, la Commune exige que la famille royale soit placée au Temple, sous sa garde, afin de signifier que le peuple parisien se considère désormais comme le seul souverain. C’est ainsi que Louis XVI devient otage, ainsi que sa famille, dans une lutte entre des pouvoirs révolutionnaires qui s’identifient au Peuple-Nation.

Le roi des Français, qui reste symboliquement légitime pour une partie du pays, perd le 10 Août sa légitimité fonctionnelle, celle de “chef du pouvoir exécutif”, détenteur jusqu’alors d’une “autorité déléguée”. Établi par la Constitution de 1791, le transfert de la souveraineté royale à la Nation se complique soudain d’un transfert de l’autorité royale à des pouvoirs qui ne relèvent plus de l’ordre institutionnel puisque celui-ci s’est disloqué. L’Assemblée législative annonce sa dissolution le 10 août et reconnaît de fait la puissance de la Commune tout en continuant de légiférer : elle institue notamment un tribunal chargé de juger les défenseurs des Tuileries puis autorise les visites domiciliaires. Le double pouvoir s’établit dans une confusion qui engendre de nouvelles violences. A l’annonce du siège de Verdun le 2 septembre, on massacre dans les rues et les prisons avec l’accord tacite d’une partie des membres de la Commune insurrectionnelle. Les massacres de Septembre créent une fracture entre la Commune et les Girondins, qui n’acceptent plus les violences qu’ils avaient auparavant tolérées. Quant à l’Assemblée, elle rétablit son autorité en préparant le procès du roi et en prenant des mesures d’ordre avant de clore son mandat.

Lorsque la Convention commence ses travaux, le 21 septembre, la question du régime politique n’est pas résolue et la proclamation de la République, le lendemain, laisse entière la question de la Constitution. On reste dans le travail du négatif lorsque la nouvelle assemblée, à majorité girondine, refuse de se donner un président parce qu’elle récuse les idées “aristocratiques” et amorce la mise en accusation du roi. C’est ce refus de la « prééminence », de l’extériorité du Pouvoir, qui est effectivement fondamental dans l’idéologie de la gauche française.

Cette Première République cherche bien sûr à s’affirmer. Elle prépare une nouvelle Constitution tout en subissant de violentes divisions. Chaque lieu de pouvoir et chaque groupe agit pour faire reconnaître la plénitude de souveraineté, qu’il affirme détenir parce qu’il serait tout à la fois l’expression populaire spontanée – celle de la rue -, la représentation fidèle du Peuple et l’incarnation de la Nation dans son unité substantielle. Comme la prétention de chacun est inacceptable pour les autres, comme il n’y a aucune instance de légitimation révolutionnaire, l’élimination violente de l’adversaire est la seule solution possible. Tous les prétextes sont bons pour disqualifier ou pour mettre à mort : la complicité avec les ennemis extérieurs, les complots intérieurs, la complaisance pour le “tyran” déchu. Louis XVI n’est plus un problème mais il fait partie des prétextes.

Le 1er octobre, le débat sur la création d’une commission spéciale pour instruire le procès du roi oppose les Girondins à Marat, qui soutient la Commune, avec pour toile de fond les massacres de Septembre. L’avantage reste aux Girondins mais Jean-Clément Martin donne le détail des affrontements qui opposent la gauche et la droite également révolutionnaires au sein de la Convention. Dans son célèbre discours du 5 novembre, Robespierre s’exclame : “Citoyens, voulez-vous une révolution sans révolution ?” et justifie les massacres de Septembre. Il conforte ainsi l’alliance entre les Jacobins et la Commune tout en marginalisant Pétion qui renonce à la mairie de Paris à la fin du mois.

Lorsque s’ouvre le débat sur l’éventuelle mise en jugement du roi, les députés sont bien conscients que la Convention issue d’un coup de force n’est toujours pas fondée en droit et qu’ils affrontent une Commune insurrectionnelle qui n’a pas plus de justification légale et qui est traversée de conflits internes entre les groupes de sans-culottes et entre les sections. Au fil du procès du roi, c’est encore et toujours la question de la République, comme régime représentatif ou comme démocratie directe, qui est au cœur des débats de la Convention. Comme l’écrit Jean-Clément Martin, “la légitimité de la Révolution n’a pas encore réussi à définir la légalité de la République, dont les fondations demeurent toujours incertaines”. Pendant le procès, les députés, qui ne se prononcent pas selon les clivages partisans auxquels nous sommes habitués, restent sous la pression de la rue : ainsi fin décembre, lorsque la section des Gravilliers envoie à la Convention une délégation d’orphelins et de veuves des assaillants du 10 Août. Tout au long du procès, les Jacobins, qui ne se confondent pas avec une Montagne aux contours flous, cultivent l’émotion et la mystique révolutionnaire en faisant écho à la rue sans-culotte, tandis que les Girondins invoquent la loi et défendent le principe de la représentation nationale.

Au terme d’une étude approfondie des débats sur la mise en accusation et sur la condamnation de Louis XVI, Jean-Clément Martin, qui ne cesse de souligner la complexité des positions, met en opposition une attitude girondine qui vise la suppression de la fonction monarchique sans qu’il y ait nécessairement mise à mort physique et une conviction jacobine, clairement sacrificielle, selon laquelle le sang du roi permettra de fonder en une communauté fraternelle les combattants du 10 Août. Finalement, “le procès marque la fin de l’hégémonie girondine” car la décision d’exécuter le roi signifie que la révolution va continuer sous l’égide des Jacobins alliés aux sans-culottes.

La dialectique du double pouvoir s’est compliquée d’une lutte à l’intérieur de l’Assemblée entre une droite légaliste et une gauche alliée aux sections. Or l’exécution du roi ne règle rien. En juin 1793, les Jacobins expulsent de l’Assemblée la fraction girondine avant de liquider, en mars 1794, les hébertistes. Le tour de Robespierre viendra en juillet… Entre temps une Constitution a été votée, celle du 24 juin 1793 qui est approuvée par référendum – mais par une minorité d’électeurs – et suspendue le 10 octobre par la Convention qui décide que “Le gouvernement provisoire de la France sera révolutionnaire jusqu’à la paix”.

La guerre donne son rythme aux événements politiques et c’est elle qui conforte ou défait l’autorité des pouvoirs et des personnes. La victoire de Valmy conforte les tendances révolutionnaires et les actes de collaboration avec l’ennemi discréditent la contre-révolution. Les accusations de trahison pèsent lourd dans le procès fait à Louis XVI. Et c’est encore la guerre qui justifie, en 1793, les mesures d’exception. Pourtant, la guerre n’exerce que faiblement sa fonction légitimante puisque les hommes en charge de la défense nationale ne dominent jamais longtemps la dynamique révolutionnaire. Bonaparte est encore loin…

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(1) Jean-Clément Martin, L’exécution du roi, 21 janvier 1793, Perrin, 2020. On relira avec profit sa Nouvelle histoire de la Révolution française, Perrin, 2012 ; coll. Tempus, 2019.

Article publié dans le numéro 1213 de « Royaliste » – Juin 2021