Docteur en histoire, Anne Martin-Fugier est une spécialiste de la mentalité bourgeoise et de la culture française au XIXe siècle. Aussi a-t-elle été amenée à s’intéresser à Louis-Philippe et à sa famille, dont elle a décrit la vie quotidienne avec précision et vivacité. Elle a bien voulu nous présenter le portrait d’un roi fort différent des clichés qu’on en a gardés.

Royaliste : Après plusieurs ouvrages d’histoire de la société, pourquoi ce livre sur Louis-Philippe et sa famille ?

Anne Martin-Fugier : J’en suis venue à m’intéresser à Louis-Philippe à partir du livre que j’ai consacré à « La Vie élégante », qui portait sur la mondanité parisienne dans la première moitié du XIXe siècle et qui posait la question de la place de la cour par rapport aux salons. J’avais été intriguée par le contraste qui existait entre le personnage du duc d’Orléans jusqu’en 1830 et celui du roi de la monarchie de Juillet : le duc d’Orléans avait une excellente image auprès de la bonne société alors que le roi était vilipendé et accusé d’être un roi bourgeois. D’autre part, il y avait cette image scolaire du roi en habit noir, se promenant avec un parapluie sous le bras, et cette caricature de la tête de Louis-Philippe en forme de poire. J’ai voulu en savoir plus…

Royaliste : Avant 1830, quels sont les faits marquants ?

Anne Martin-Fugier : Vous savez que le futur Louis-Philippe a reçu dans sa jeunesse une éducation de fer, par les bons soins de Madame de Genlis, qu’il a rejoint l’armée française en 1792, puis connu l’exil. Il revient en France lors de la Restauration, et se préoccupe d’abord de rétablir sa situation financière, de constituer la très grande propriété de Neuilly et de restaurer le Palais-Royal. A la Cour, sa situation est très ambiguë ( Louis XVIII lui fait subir des vexations constantes, alors que Charles X sera beaucoup plus conciliant) mais le duc de Chartres est très apprécié dans les milieux libéraux et devient roi des Français dans les conditions que vous connaissez.

Royaliste : Quel était le mode de vie de Louis-Philippe. Avait-il des passions ?

Anne Martin-Fugier : On oublie que Louis-Philippe fut un roi architecte : je décris dans mon livre les travaux fort coûteux qu’il fit faire aux Tuileries (au grand scandale des Parisiens) et les projets qu’il ne put réaliser. En revanche, il est vrai qu’il aimait se promener dans Paris avec son parapluie sous le bras, ce qui lui valut bien des caricatures. Mais ce qu’on dénonçait comme une simplicité affectée et une pratique démagogique était en fait chez lui une habitude ancienne, qui datait sans doute de son enfance : madame de Genlis lui faisait faire de longues marches, avec des poids de fonte et des semelles de plomb pour qu’il s’endurcisse…

N’ayant rien voulu changer à ses habitudes, Louis-Philippe a modifié l’image royale : à la différence de ses prédécesseurs, le roi se montrait sans apparat, il abolissait les distances, ce qui lui valut les moqueries de l’opposition mais aussi une grande popularité. Jusqu’à l’attentat de Fieschi en 1835, le roi sortait beaucoup, passait des revues et voyageait en province et associait sa famille à ses apparitions publiques. Ceci présentait aussi des inconvénients graves : aucun monarque ne fut, plus que Louis-Philippe, visé par les attentats. On essaya huit fois de le tuer, et chaque fois il se comporta avec un courage unanimement reconnu.

Après l’attentat de Fieschi, Louis-Philippe fut obligé de limiter ses sorties publiques, ce qui eut deux conséquences : d’une part, le roi a beaucoup souffert de sa réclusion, de ce qu’il appelle sa « renfermerie de Paris », d’autre part et surtout le roi-citoyen, condamné à l’isolement, s’est coupé des racines de son régime. Entre 1840 et 1848, il ne s’est plus montré à son peuple, en particulier à la Garde nationale, ce qui eut des conséquences désastreuses : en 1848, la Garde nationale qui se sent oubliée et trahie refuse de soutenir le régime et passe dans le camp de l’opposition…

Royaliste : Quel fut l’entourage de Louis-Philippe ?

Anne Martin-Fugier : A son avènement, Louis-Philippe resta encore près d’un an au Palais-Royal avant de s’installer aux Tuileries et conserva les personnes qui étaient attachées à sa maison : ses aides de camp, son bibliothécaire, d’autres fidèles comme Anatole de Montesquieu. S’il n’a pas modifié son train de vie en 1830, c’est à cause de la tradition aristocratique qui voulait que l’on garde ses serviteurs et ses fidèles, mais aussi parce qu’il n’a pas voulu changer son statut. : même ses partisans lui en ont voulu et auraient souhaité qu’il s’entoure de grands noms (les Mortemart, les Choiseul) qui auraient assuré le prestige de la France à l’étranger. Louis-Philippe a supprimé des services entiers de la Cour, et se contente d’un service personnel très réduit. Mais l’image du roi-bourgeois fausse la perception des choses ; les Tuileries emploient des centaines de personnes, il y a une vie de Cour, de nombreuses fêtes qui, pour les plus importantes, obligeaient le roi et sa famille à rester debout sept heures de suite !

Royaliste : Comment le roi concevait-il son travail politique ?

Anne Martin-Fugier : La vie politique courante du roi est faite de rencontres avec les ministres, avec les membres des deux Chambres, avec les représentants de l’Armée et de la Garde nationale. Il choisissait le président du Conseil et, en accord avec lui, les membres du gouvernement. Le conseil des Ministres ne se réunissait pas à jour fixe, contrairement à ce qu’on lit très souvent, mais n’importe quel jour, à n’importe quelle heure, pour n’importe quelle durée – selon l’ordre du jour.

Le roi eut une relation très privilégiée avec Guizot, en raison de leur passion commune pour la politique étrangère. Et puis, Guizot avait déclaré que « le trône n’est pas un fauteuil vide », alors que Louis-Philippe se méfiait de Thiers qui soutenait la thèse selon laquelle le roi devait régner sans gouverner. Le roi craignait de jouer le rôle de potiche : dans sa correspondance, Louis-Philippe se décrit volontiers comme un assiégé, victime des ministres (qu’on appelait dans la famille les « babas » ou les « babalouches ») et des députés qu’on appelait les « tactacs ».

Royaliste : Peut-on dire que Louis-Philippe avait un rapport bourgeois à l’argent ?

Anne Martin-Fugier : C’est une question passionnante, et on a raconté sur ce sujet beaucoup d’ histoires fausses. Louis-Philippe a laissé le souvenir d’un roi pingre, alors que c’est le contraire qui est vrai. Les revenus du souverain provenaient de la liste civile votée par la Chambre des députés, la dotation de la couronne (domaines dont il avait la jouissance et la charge) et le domaine privé, c’est à dire ses biens propres. Le roi recevait 12 millions de francs par an de liste civile (38 millions pour Charles X) auxquels s’ajoutaient 4 à 5 millions de revenus du domaine de la couronne et 2 millions du domaine privé. Soit au total 18 à 19 millions. Mais il avait huit enfants à entretenir et à doter et il avait la passion des grands travaux : on lui doit notamment la transformation de Versailles en musée, qui a coûté au roi plus de 23 millions de francs. Au bout du compte, à la fin du règne, il se retrouvera très endetté alors qu’il avait dans l’opinion publique une réputation de grippe-sou qui aurait pris de l’argent à la nation.

Cette réputation était tellement répandue que le comte de Montalivet, qui était un ancien intendant des domaines de la couronne, s’est senti obligé de publier en 1851 un livre dans lequel il démontrait que le roi avait beaucoup plus donné à la nation qu’il ne lui avait pris et qu’il s’était endetté par générosité. Louis-Philippe avait beaucoup donné à Charles X lors de son exil, à Jacques Laffitte pour le renflouer, aux victimes de l’hiver 1830-1831, et il ne pouvait faire face aux charges qu’il devait assumer : son déficit annuel était de 3 millions de francs. D’où les demandes pressantes que le roi adressait à la Chambre pour la dotation de ses fils, que les députés refusaient et qui agaçaient l’opinion. En réalité, Louis-Philippe a eu avec l’argent tout le contraire d’un rapport bourgeois, puisqu’il eut une politique de grands travaux qui entraînait une gestion déséquilibrée : contrairement aux bourgeois de l’époque, férus d’industrie et de finance, il investissait dans la terre et ses revenus lui servaient à financer une politique de prestige, non pour lui-même, mais pour le pays.

Royaliste : Venons-en à la famille royale…

Anne Martin-Fugier : Il y a deux femmes dans la vie du roi : son épouse la reine Marie-Amélie, et sa sœur Madame Adélaïde qui est entièrement dévouée à son frère, et qui a une excellente tête politique. Le couple royal a eu cinq garçons et trois filles. Les garçons ont fait leurs études à Henri IV, donc dans l’enseignement public, et sont suivis par un précepteur. L’éducation des princes fut complète, rigoureuse, et surveillée de près par Marie-Amélie et Louis-Philippe. Les filles, qui n’allaient pas au lycée, reçurent une éducation aussi solide que leurs frères. Le travail imposé aux enfants est écrasant, et il s’y ajoute les obligations mondaines : aucun moment de loisir ne leur est laissé. Les princes jouent un rôle de représentation officielle, tant civil que militaire. C’est ce qu’ils appellent « faire la fonction ». Ils rem plissent leurs obligations militaires très jeunes et vous connaissez le rôle du duc d’Aumale dans la conquête de l’Algérie. D’autre part, ils ont joué un rôle diplomatique qui ne fut pas négligeable, notamment dans le rapprochement avec l’Angleterre. Le mariage des princes et des princesses fut d’ailleurs un enjeu majeur pour le roi et la reine, et je montre dans mon livre à quel point certaines négociations furent complexes.

La mort accidentelle du prince héritier en 1842 fut un drame personnel pour Louis-Philippe, et une catastrophe pour la monarchie. Le duc d’Orléans était vraiment un homme exceptionnel ; il avait un charisme considérable, il savait exercer l’autorité, il avait le don de rapprocher les personnes les plus dissemblables, et s’il avait régné il aurait été un trait d’union entre toutes les forces de la nation.

Royaliste : Comment les dernières années du règne se déroulent-elles ?

Anne Martin-Fugier : Vous savez que Louis-Philippe a fait voter une loi prévoyant que s’il disparaissait avant la majorité du comte de Paris, la régence serait confiée au duc de Nemours. Mais celui-ci n’avait aucun charisme, c’était un homme maladroit, « à côté de la plaque » comme on dit aujourd’hui. Quant à Louis-Philippe, il se referma sur lui-même en vieillissant. Madame Adélaïde ne jouait plus son rôle d’informateur, car elle n’avait plus d’autre préoccupation que la santé de son frère, et le tête-à-tête du roi et de Guizot fut extrêmement néfaste. Louis-Philippe et Guizot écartèrent en effet les questions de politique intérieure, au profit de la politique extérieure. En outre, ils consacrèrent beaucoup de temps et d’énergie à marier le duc de Montpensier et les négociations, que Guizot considéraient comme la grande affaire de son ministère, furent menées de telle sorte que l’Entente cordiale fut rompue, et le mariage du dernier fils de Louis-Philippe avec la sœur de la reine Isabelle d’Espagne ne présenta aucun avantage pour la France.

En 1847, le mécontentement à l’égard des classes dirigeantes devient très visible, des ministres sont convaincus d’avoir touché des pots-de-vin, Guizot se refuse à accorder la réforme électorale qui était l’aboutissement de sa politique. Mais le roi ne voit ni n’entend plus rien et la Révolution de 1848 vient sanctionner cette fermeture.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 596 de « Royaliste » – 8 mars 1993.

Anne Martin-Fugier, La vie quotidienne de Louis-Philippe et de sa famille, 1930-1948, Hachette, 1992.