Dans l’attente de la déclaration de politique générale du gouvernement, jeudi dernier, je m’étais laissé aller à une sorte de rêverie qui avait pour thème les politiques inattendues. Après tout, me disais-je, l’histoire donne maints exemples d’hommes d’État qui ont fait tout autre chose ou le contraire de ce qui semblait déterminé par leur histoire personnelle, leurs affinités intellectuelles, leurs solidarités de caste et de classe. Non par cynisme ou faiblesse, mais parce qu’ils ont trouvé tout à coup l’occasion et les moyens de bouleverser l’ordre des choses.

Ainsi, poursuivais-je, il serait piquant et heureux qu’Édouard Balladur, si typique du conservatisme bourgeois, se transforme tout à coup en ouvrier de réformes éclairées et de révolutions audacieuses. Le nouveau Premier ministre dispose d’immenses pouvoirs, il bénéficie pour quelques mois de l’état de grâce, à quoi s’ajoute sa très longue expérience des affaires de la nation. Et s’il parvenait, dans la grande tradition française, celle de Clemenceau, de Jaurès, du général de Gaulle, à nous surprendre, à nous émouvoir, à nous faire deviner le temps d’un discours une immense ambition à laquelle nous répondrions avec enthousiasme ou colère jalouse – mais avec passion… ?

FROIDEUR

Édouard Balladur eut tôt fait de dissiper ce rêve. Sagesse, raison, mesure, équilibre des balancements circonspects, le Premier ministre fut fidèle à lui-même, exactement conforme à son image, et salué comme tel par les majorités conservatrices de l’Assemblée nationale et du Sénat. Nul ne fut surpris de voir le nouveau Premier ministre situer une bonne part de son action dans des continuités rigoureuses, présenter comme audacieuses des banalités et de menues promesses sur la conduite des affaires de l’État, et satisfaire quelques fantasmes – mais surtout de gros intérêts privés – faute de pouvoir opérer très vite le redressement économique annoncé pendant la campagne électorale.

A la suite des gouvernements socialistes, et dans la fidélité à la ligne fixée par l’Élysée, M. Balladur défendra le franc, gardera une attitude ferme et mesurée dans les négociations sur le GATT, et reprendra le discours traditionnel que la France adresse au monde. Qu’on le regrette ou non, le chef de l’État ne sera pas embarrassé sur ces points majeurs. Le programme électoral de la droite n’a cependant pas été oublié. Il s’est traduit par quelques effets d’annonce, destinés à rassurer certains députés et certaines forces électorales. Les économies annoncées sur les voyages ministériels sont sympathiques mais sans conséquences budgétaires sérieuses. Les déclarations vertueuses sur les nominations au tour extérieur dans les Grands corps de l’État font presque oublier que tous ces choix plus ou moins politiques sont susceptibles de recours pour excès de pouvoir devant le Conseil d’État. La dénonciation du travail clandestin relève, comme au temps des socialistes, d’un rituel parfaitement hypocrite. Plus grave est l’annonce d’une réforme du code de la nationalité qui consistera à limiter le droit du sol (nécessité d’une démarche volontaire pour les enfants nés en France de parents étrangers), donc à accroître le nombre d’immigrés que l’on déclare par ailleurs vouloir mieux intégrer… Nous y reviendrons.

Répété tout au long de la campagne électorale, le discours sur la « catastrophe » économique et sociale appelait une politique hors du commun. Nous aurons seulement des mesures de relance sectorielle, assorties d’énormes cadeaux à un patronat dont on n’exige aucune contrepartie et qui s’est empressé de répondre qu’il ne promettait rien dans le domaine de l’emploi. L’alourdissement de la fiscalité indirecte, la perspective d’une réduction du déficit budgétaire et un plan de privatisations destinées à couvrir les dépenses à court terme (on vend les immeubles pour alimenter la caisse de cantine du personnel) achèvent de composer cette pochade économique d’une banalité qui frôle la caricature.

EXEMPLE

Aussi les paroles du Premier ministre sur l’exemplarité française sonnaient-elles étrangement, tant il est vrai que la France exemplaire est celle du droit du sol, de l’égalité des chances, du respect des hommes dans leurs droits et dans leur vie. La France exemplaire n’est pas celle où des policiers (pas la police) tuent trois jeunes gens en une même semaine et passent des manifestants à tabac. Ce que Charles Pasqua a immédiatement compris.

L’intelligence, la lucidité et les bonnes intentions de M. Balladur – quant au dialogue social notamment – ne sont pas en cause. Mais le Premier ministre et son gouvernement agissent en fonction de l’échéance présidentielle, alors que notre pays, comme d’autres, vit et subit une mutation de très longue portée. Quand les sociétés connaissent de telles révolutions, la folie est de rester sage, et c’est le conservatisme qui devient le risque majeur. Souhaitons que le chef du gouvernement médite ce que le général de Gaulle avait compris et si magistralement illustré.

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Editorial du numéro 599 de « Royaliste » – 19 avril 1993.