On a beau se dire que c’est la règle de l’information moderne, la rapidité avec laquelle les faits surgissent, s’imposent et s’estompent provoque toujours quelque surprise. Ainsi la dernière semaine d’octobre. Commencée dans le drame, vécue deux jours durant dans l’angoisse, elle s’est terminée par les paisibles débats du congrès socialiste… Si elle ne nous permet pas de commenter « à chaud » l’actualité, la périodicité de notre journal nous donne un utile recul et permet, aujourd’hui, que ne soient oubliés ni le massacre des soldats français et américains à Beyrouth, ni le coup de force de Reagan contre Grenade, ni les menaces subséquentes d’Andropov.

Mais la mémoire des faits ne suffit pas. Il faut tenter de leur donner un sens afin de déterminer une conduite possible ou, du moins, d’exprimer une opinion sur celle qui est adoptée par notre pays. Le plus simple serait de choisir une fois pour toutes son camp en le considérant comme le séjour définitif du bien, du juste et du vrai. Louanges et réprobations procéderont de ce choix initial avec un automatisme reposant. Ainsi M. Marchais, qui dénonce l’invasion de Grenade après avoir soutenu celle de l’Afghanistan, et M. Giscard d’Estaing, qui prend l’attitude contraire, connaissent une belle tranquillité d’esprit : ils savent toujours où se situent le bien et le mal.

DESIR DE PUISSANCE

Il est plus difficile, dans une période de grande tension internationale, de rappeler – car c’est un vieux constat – que les empires se moquent de la morale qu’ils exigent de leurs dévots et de leurs clients. Quelles que soient sa doctrine, la volonté plus ou moins bonne qui l’anime, la tolérance plus ou moins grande dont il fait preuve, un empire est d’abord animé par le désir d’étendre sa puissance et par la peur de l’autre. Vivant dans la logique d’une rivalité qui l’obsède, il ne conçoit pas que la plus infime partie du monde puisse lui échapper.

L’indépendance d’une nation est un scandale pour cette raison grossière, et la plus élémentaire revendication de justice et de liberté sera immédiatement soupçonnée. En Afghanistan, on prétendra extirper le « féodalisme » et lutter contre la C.I.A. En Amérique latine, on réprimera le « communisme » et les manœuvres du K.G.B. Ailleurs, au Liban par exemple, on n’aura de cesse que tous les conflits d’une société se ramènent à l’affrontement entre l’Est et l’Ouest. En Europe, on cherchera à faire entrer les forces nationales de dissuasion dans les négociations entre les « Grands ». La raison impériale veut des frontières précises, des comptabilités claires, des affrontements nets. Il est attristant de constater qu’elle y parvient souvent. Face aux Etats-Unis, l’exigence de justice finira par s’exprimer dans un marxisme sommaire ; face au totalitarisme soviétique, les peuples soumis prendront pour modèle implicite la puissance rivale.

Rappeler cette logique n’est pas établir une identité entre les impérialismes. Un monde libre existe, qui n’a pas besoin de s’entourer de barbelés pour retenir les peuples qui y vivent. Il faut évidemment défendre ce monde, qui se définit comme celui des droits de l’homme et des nations. Mais pas au prix de l’aveuglement et de la soumission.

Les Etats-Unis prétendent diriger l’Occident, en raison de leur puissance. La moindre des choses serait qu’ils respectent les valeurs dont ils disent assurer la défense. Force est de constater qu’ils ne le font pas. Force est de constater qu’il n’y a pas de convergence obligée entre les intérêts américains et ceux des peuples qu’ils affirment protéger (1). On ne peut s’empêcher d’observer, en paraphrasant Bernanos, que le monde libre entre les mains des Américains, c’est comme l’Eglise entre celle des bigots : cela finit toujours par un désastre. Désastre militaire au Vietnam. Désastre politique en Iran. Désastre pour la démocratie au Chili. Désastre diplomatique lorsque les Etats Unis envahissent un pays membre du Commonwealth qui s’appelle Grenade …

LE JEU DE LA FRANCE

Nous n’avons aucune raison d’entrer dans l’alternative que certains voudraient nous imposer. Il n’y a pas à choisir entre Washington et Moscou comme on se déciderait entre le bien et le mal. Il s’agit, pour nous, de préserver une pleine liberté d’action sans pour autant nier l’existence ou la possibilité d’accords momentanés et de convergences ponctuelles. Ce choix ne va pas sans difficultés. Le général de Gaulle a montré qu’il pouvait être fait, au grand dépit des partisans de l’atlantisme. II demeure possible aujourd’hui, et il faut se féliciter de voir le Président de la République tenter une action diplomatique indépendante. La condamnation du coup de force américain aux Caraïbes en est un signe. Elle n’empêche pas le chef de l’Etat de se déclarer favorable au déploiement des Pershing-2 en Europe, tout en refusant que notre force nucléaire soit un jour mise au compte de l’Ouest.

Cette politique d’indépendance n’est cependant pas exempte de risques et d’ambigüités. Risque d’enlisement au Tchad, même si la cohérence de l’attitude française ne peut être contestée. Ambiguïté au Liban, plusieurs fois soulignée par Michel Jobert, où notre présence si douloureuse depuis le 23 octobre, et si courageusement réaffirmée par le Président de la République, n’a de sens que dans la mesure où elle favorise le rétablissement de l’unité et de l’indépendance du Liban. Aidés par la folie suicidaire des factions libanaises, les empires pèsent dans le sens contraire. C’est l’honneur et la tradition de notre pays que de vouloir arrêter l’engrenage et tout doit être tenté pour que le Liban échappe finalement à la loi du partage entre Est et Ouest récusée en septembre par Claude Cheysson. Encore faut-il que l’engagement fondé sur cette excellente intention ne finisse pas par cautionner, dans la pratique, ce que nous voudrions éviter. Il est encore permis d’espérer.

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(1)      Nous ne sommes pas, quelque part ailleurs dans le monde, à protéger les intérêts de quelqu’un d’autre. Nous protégeons les nôtres … » déclarait le Président Reagan le 28 octobre.

Editorial du numéro 391 de « Royaliste » – 9 novembre 1983