Depuis la fin de l’adolescence, Georges Balandier voyage à travers les époques, sur divers continents et chemins intellectuels, allant toujours à l’aventure sans perdre l’unité de sa vie ni l’ambition de son projet.

Voici vingt bonnes années que nous suivons Georges Balandier, au deux sens du verbe. Nous sommes attentifs à l’œuvre qui se fait de livre en livre. Nous tenons son auteur pour un maître et, parmi nous, chacun vient puiser dans son enseignement les éléments nécessaires pour comprendre ce qu’il voit, ce qu’il fait. Les proches de l’Afrique retournent régulièrement à ses premiers ouvrages tandis que d’autres travaillent plutôt selon les larges perspectives ouvertes par sa sociologie de la modernité.

Quelles que soient leurs préférences, ceux qui sont entrés dans la vie politique et intellectuelle à la fin des années cinquante ou soixante trouveront toujours leurs marques dans cette œuvre magistrale et le nouveau livre de Georges Balandier (1) leur permettra de retrouver les idées fortes et les grandes figures d’une époque secouée par des débats et des guerres aux couleurs maintenant estompées.

On se souvient du marxisme, on a oublié le succès du structuralisme. Mendès France et Senghor restent présents, mais Franz Fanon, Patrice Lumumba, Sékou Touré ne sont plus guère évoqués. Les portraits brossés par Georges Balandier et les analyses rassemblées dans son ouvrage donnent envie de reprendre nombre de questions et de retrouver maints personnages naguère caricaturés par les passions contraires.

Mais ce livre s’adresse surtout, me semble-t-il, aux jeunes générations tentées par la sociologie et l’anthropologie ainsi qu’aux citoyens qui voudraient comprendre les enjeux du nouveau siècle. Tous risquent de négliger ce qui paraît être un simple recueil d’articles et de souvenirs et pourraient se contenter d’un relevé bibliographique.

C’est la démarche contraire qu’il faut adopter : avant de reprendre toute l’œuvre, commencer par le dernier ouvrage en cherchant dans celui-ci les textes qui résument une vie, dans son unité, et l’ambition toujours neuve d’une pensée sans cesse en mouvement.

Unité d’une vie : celle qui mène le jeune Balandier du Musée de l’Homme – qui évoque à la fois l’ethnologie et la toute première Résistance – aux maquis des Vosges puis à la « Sorbonne » africaine (Dakar, le Congo), au cabinet de Pierre Mendès-France, à l’Ecole des hautes études, en Sorbonne, à l’Institut d’Etudes politiques… Au fil des années et des travaux, les rencontres et les débats avec Michel Leiris,  Claude Lévi-Strauss, Louis Dumont … nous permettent aujourd’hui de retrouver ou de découvrir ce qu’il y a d’essentiel dans les travaux des interlocuteurs de Georges Balandier. Par exemple, la critique du structuralisme est décisive et la présentation de Georges Gurvitch réveillera l’intérêt pour l’auteur des Cadres sociaux de la connaissance.

Cohérence d’une pensée : pour l’apprécier, le plus simple est de commencer par l’entretien avec Pierre Nora. Au fil des expériences intellectuelles et politiques évoquées, trois moments fortement liés doivent être distingués :

La rupture avec l’ethnologie classique, tournée vers les campagnes africaines de l’époque coloniale, au profit d’une étude de l’Afrique urbaine, emportée par le mouvement de la décolonisation sans qu’elle perde pour autant la référence à sa propre histoire sociale et politique. Nécessité, en ce domaine comme en d’autres, de présenter les sociétés de la tradition dans leur dialectique, contre la nostalgie fixiste, selon leurs métissages, au détriment du culte de l’authenticité, et dans leur mode de participation au monde qui se fait.

La fondation de l’anthropologie politique, discipline aujourd’hui familière qui résulte d’une démarche révolutionnaire car les anthropologues de l’après-guerre ne s’intéressaient guère au pouvoir, à sa symbolique et à ses représentations. Le projet suscita l’intérêt de Raymond Aron, et « l’agacement » de Louis Dumont. Cet éminent professeur avait tort, et c’est Georges Balandier qui avait raison d’affirmer que « le politique fonctionne au symbolique ». Ce que le général de Gaulle montrait chaque jour magnifiquement mais certains anthropologues, non des moindres, ne savent pas regarder autour d’eux. L’auteur d’Anthropologie politique (3) débordait quant à lui l’anthropologie et la sociologie classiques, la philosophie politique et ce qu’il est convenu d’appeler la « science politique ».

La sociologie de la modernité constitue, dans l’œuvre générale, un troisième moment qui commence avec « Le pouvoir sur scène » : théâtralisation du pouvoir, rôle des médias, « détour » par les sociétés de tradition pour comprendre le monde moderne, examen critique des labyrinthes de la sur-modernité et dans « grand système » dans lequel nous risquons de nous perdre.

Qu’on ne croie pas, cependant, que Georges Balandier soit à son tour saisi par la nostalgie des sociétés réputées pures, traditionnelles et authentiques. Au contraire ! Il est possible de sortir des impasses, de refuser le faux déterminisme techniciste et l’idéologie ultra-libérale, d’échapper au « paradoxe du politique » qui accumule les moyens du pouvoir sans en vouloir les fins. Au carriérisme dérisoire des puissants de l’heure, opposer une claire ambition politique : celle qui commence par la « recomposition du politique » en tant que tel. Avec Georges Balandier, nous sommes en bonne compagnie.

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(1) cf. l’entretien avec Georges Balandier publié dans Cité, N°22.

(2) Georges Balandier, Civilisés, dit-on, PUF, 2003. L’éditeur n’a pas fait son travail : il manque un index des noms cités.

(3) Georges Balandier, Anthropologie politique, Quadrige, 4éme édition, 1999.

 

Article publié dans le numéro 817 de « Royaliste » – 26 mai 2003.