En Orient, au XIIe et XIIIe siècle, l’Empire islamique en lutte contre lui-même affronte deux puissances impérialistes qui le prennent en tenaille : les Mongols à l’Est, les Francs à l’Ouest. Spécialiste de l’islam médiéval, Gabriel Martinez-Gros discerne sous la violence des affrontements guerriers le travail de la raison dans l’histoire du monde oriental, qu’éclaire la dialectique du Bédouin et du Sédentaire.

Dans son précédent ouvrage (1), Gabriel Martinez-Gros avait rappelé la thèse centrale d’Ibn Khaldoun : les empires ne naissent pas de l’impulsion donnée par un centre à un territoire qui s’élargit progressivement ; ils résultent au contraire de la conquête d’une vaste collectivité sédentarisée par un groupe de “bédouins” vivant sur les marges et formant une ‘asabiya guerrière. Ainsi les Romains du Latium, les Grecs d’Alexandre, les Arabes dirigés par Mahomet sont à l’origine d’immenses empires qui forment des ensembles sédentarisés promis à la conquête d’une autre ‘asabiya. Cette dynamique obéit à un rythme qui distingue dans la vie d’un empire trois générations de quarante années, de la naissance à la mort. Il y a ainsi le temps des Arabes de 660 à 780, le temps du divorce entre l’orient et l’occident de l’empire de 780 à 900, le temps de l’Occident musulman de 900 à 1020, le temps des peuples nouveaux de 1020 à 1100 et ce “siècle de la grande déflagration” qui est au cœur du nouveau livre de Gabriel Martinez-Gros (2).

Puissance des marges

Somme toute, l’empire islamique n’a jamais été unifié : il est le vaste terrain d’affrontements dynastiques qui transportent le foyer de la puissance dominante d’une capitale à une autre. Pour comprendre les ébranlements des XIIe et XIIIe siècles, notre regard occidental qui reste fixé sur les régions proches de la Méditerranée doit aussi scruter les plateau anatolien et iranien, les steppes de l’Asie centrale… et ce qui, à l’Ouest, surgit des terres chrétiennes. Et il faut bien comprendre que les marges de l’empire servent de dépotoir autant que de réservoir.

Quand elles sont expulsées du cœur de l’empire, les grandes lignées – à commencer par celle du Prophète – enrôlent et convertissent les peuples les plus “sauvages” qui campent sur les marges. Les Idrissides islamisent les Berbères, les Fatimides convertissent la Kabylie des Kutama, les Omeyyades font de même avec les populations de la péninsule ibérique. Telle est la logique du dépotoir. Mais il y a aussi une politique du réservoir car les capitales impériales font appel à des dynasties étrangères pour conforter l’empire. “De sorte que le mécanisme de l’empire renverse totalement la logique de la parenté : dans cet Empire arabe qu’est le califat, les étrangers sont au centre et les Arabes aux extrémités. Les plus nobles sont les premiers à être écartés, tandis que les derniers convertis à l’islam héritent du cœur de l’empire”.

Il faut aussi noter que le principe de succession règle la transmission du pouvoir dans les monarchies impériales mais selon différentes modalités. Le pouvoir bédouin se transmet d’adulte à adulte, généralement de frère en frère, car le prince doit être un chef de guerre. Puis c’est la transmission du pouvoir au fils du frère qui accompagne le mouvement, pacifique, de sédentarisation.

L’irruption mongole

Dès le IXe siècle, l’Empire islamique puise dans les tribus turques marginales qui finissent par conquérir la Chine entre 880 et 907 tandis que les Turcs seldjoukides s’emparent du centre de l’Islam au Xie siècle. Puis l’affaiblissement de Bagdad favorise l’Iran oriental sous le règne du seldjoukide Sanjar (1120-1140) qui gouverne la Transoxiane et le Khorasan. Les deux civilisations sédentaires, la Chine, très riche, et l’Islam, très proche, fascinent et attirent les marges turques et la conflagration se produit lorsque fusionnent les deux groupes bédouins. “L’apocalypse mongole tient à la confusion des centres de violence de la Chine et de l’Islam, qui déchaîne une invasion d’une incommensurable portée, comme le monde impérial n’en avait jamais connu, parce qu’elle s’étend aussitôt aux deux aires de civilisation, aux deux mondes impériaux”.

Le détonateur, c’est la volonté de Sanjar de rétablir son autorité sur le Khwarezm – autour de l’actuelle Khiva en Ouzbékistan – confié à un mamlük, Khwarezm Shah, qui fait appel à d’autres marginaux païens, les Khitaï qui battent Sanjar. Bagdad fait alors appel aux Ghurides établi à Lahore. A la suite de nombreux épisodes militaires et diplomatiques, le Khwarezm devient un vaste empire et vise le Bagdad des Abbassides quand la ruée mongole sur la Transoxiane, en 1219, détruit à jamais la puissance montante (3). Les Mongols prennent Boukhara, Samarcande, le Khorasan puis Bagdad en 1258. Anéanti, le califat abbasside est restauré par les Mamelouk turcs au Caire en 1262…

Le rêve des croisés

Selon l’analyse d’Ibn Khaldoun, ceux qu’il désigne comme Francs et qu’on appellera plus tard “croisés” interviennent eux aussi depuis les marges de l’Empire. La première ‘asabiya est celle des Normands qui achèvent la conquête de la Sicile en 1091, puis essaiment en Orient. Les Francs mènent avec succès la première croisade et se sédentarisent sur les territoires conquis où ils créent des Etats : le comté d’Edesse fondé par Baudouin Ier en 1098, la principauté d’Antioche fondée par Bohémond de Tarente en 1098, le comté de Tripoli fondé par Raymond de Saint-Gilles en 1102, le royaume de Jérusalem fondé par Godefroy de Bouillon en 1099. Sur l’autre front, en Espagne, la Reconquista progresse et Tolède est prise par Alphonse VI de Léon en 1085.

Mais les premières dynasties s’épuisent et vient le temps des défaites. Edesse est prise par Nur ad-Din en 1146, Saladin vainqueur des Francs à Hattin en juillet 1187 reprend Jérusalem en octobre. L’arrivée de la troisième croisade conduite par Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion permet de maintenir des possessions autour de Saint-Jean d’Acre jusqu’en 1291. La seconde période des Croisades est celle des princes d’Occident : on y voit les rois de France et d’Angleterre déjà cité – mais Philippe Auguste reste peu en Orient – et l’empereur romain-germanique Frédéric Barberousse qui force le passage du Bosphore et conquiert Konya, songeant déjà à réunir sur sa tête les couronnes d’Orient et d’Occident avant de se noyer en Cilicie (1190).

Cette seconde période précise le mouvement qui était à l’œuvre dans la première, au cours de laquelle l’intention pieuse – la libération du tombeau du Christ – s’est muée en volonté de puissance dès que les troupes ont été sur le terrain. Il s’agissait de se tailler des possessions et, après la chute de Jérusalem, l’objectif n’est plus la reconquête de la ville sainte mais Le Caire, puis Constantinople. En cela, la croisade catholique est semblable à la guerre sainte islamique : la ferveur religieuse se dilue dans les soucis et les douceurs de la sédentarité.

Saint-Louis se distingue cependant des autres souverains. Le roi de France lie profondément sa foi chrétienne à la stratégie catholique-romaine. Considéré par ses adversaires comme le grand maître des Francs, il tente de conquérir l’Egypte et se fait prendre par les Mamelouks à La Mansura en 1250. Mais le saint roi, qui meurt devant Tunis en 1270, est le dernier roi de France qui inscrit ses desseins dans ceux du pontife romain. Gabriel Martinez-Gros dit qu’en terre de France, Saint Louis est admiré mais pas approuvé : un roi doit s’occuper de son royaume, toujours menacé par ses voisins, plutôt que de courir l’aventure au-delà des mers. A Damiette et au Caire, les Turcs sont de cet avis : ils ne comprennent pas ce que vient faire chez eux le raydifrans, qui n’est pas le chef d’une ‘asabiya inculte et sans passé historique, mais le roi d’un peuple qui prend peu à peu conscience de lui-même, le roi d’un ensemble civilisé, logiquement tourné vers lui-même.

Vu d’Orient, l’Occident est regardé comme un empire que dirigerait le pape. Il est vrai qu’à l’époque médiévale la civilisation européenne continue de rêver à l’Empire. Le Saint-Empire romain germanique naît en 962 dans la nostalgie de l’Imperium romanum sous l’égide de l’Eglise catholique et c’est bien la reconstitution de l’Empire romain que visent les croisés, ces Francs qui apparaissent aux yeux des Byzantins pour ce qu’ils sont – des Latins. Il y a chez ces derniers une ambition impériale qui se heurte à la réalité cohérente que constitue l’Empire byzantin, véritable héritier de l’Empire romain. Des affrontements ont lieu sur les périphéries puis c’est le choc frontal. Partie de Venise, la quatrième croisade s’empare de Byzance en 1204 et fonde l’empire latin de Constantinople. Le rêve impérial semble se réaliser mais le nouvel ensemble, qui regroupe la région des Détroits et une partie de la Grèce actuelle, disparaît après la reconquête de Byzance en 1261.

L’échec des Latins en Orient, définitif après la prise d’Acre en 1291, le déclin de la puissance pontificale et la faiblesse du Saint-Empire signifient qu’il n’y aura pas d’Empire occidental, ni d’Empire chrétien unifié, mais des royaumes indépendants qui se consacreront aux affaires européennes – tout en menant en Méditerranée une politique très active, tantôt contre les Ottomans, tantôt en alliance avec la Sublime Porte qui sera le centre de l’empire islamique jusqu’en 1908. Comme l’a montré Gabriel Martinez-Gros dans un précédent ouvrage, la philosophie khaldounienne de l’histoire ne permet pas de rendre compte de la dialectique européenne des nations en formation et des empires : “en vérité, l’Occident est une étrange merveille, qui paralyse sa théorie”.

S’il faut toujours revenir à Ibn Khaldoun lorsqu’on cherche à comprendre l’Orient, nous ne devons pas négliger d’autres historiens arabes avec lesquels Gabriel Martinez-Gros relit l’histoire de l’Islam médiéval. La pensée khaldounienne, génialement attentive aux dynamiques politiques, aux durées, aux changements d’axes géographiques, néglige les personnages historiques et les peuples. Ibn al-Athir (1160-1233) est l’historien des acteurs et des circonstances – y compris les émois amoureux. Maqrizi (1364-1442) donne le point de vue égyptien et Gabriel Martinez-Gros fait intervenir dans ce dialogue Machiavel, historien de l’Empire romain et contemporain de l’essor ottoman. S’il est vrai que les civilisations forment des mondes clos, il est possible, par la médiation de grands esprits, d’accéder à des schèmes universels.

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(1) Gabriel Martinez-Gros, L’empire islamique, VIIe – XIe siècle, Passés composés, 2019. Voir “Royaliste” n° 1178 repris sur ce blog.

(2) De l’autre côté des croisades, L’Islam entre croisés et Mongols, XIe – XIIIe siècle, Passés composés, 2020. Les citations sont tirées de ce livre.

(3) Cf. sur ce blog : “Lettre de Khiva”.

(4) Brève histoire des empires, Le Seuil, 2014. Voir “Royaliste” n° 1062, repris sur ce blog.

Article publié dans le numéro 1209 de « Royaliste » – Avril 2021