Les ultra-libéraux ont gagné. Et Lionel Jospin a capitulé. Telle est l’affligeante conclusion du sommet économique et social de Lisbonne qui annonce, entre autres catastrophes, la liquidation de nos services publics.

Ce fut un reniement dans la grande tradition jospiniste.

Un reniement en catimini, loin de Paris qui retentissait en ce vendredi 24 mars des slogans lancés contre Allègre et son enseignement à l’américaine par des dizaines de milliers de manifestants. Un reniement avec des phrases alambiquées et des paroles mensongères : en jospinien basique, modernisation est synonyme de libéralisation, adaptation signifie liquidation, réalisme veut dire trahison.

Quand Jospin jospine, il croit que nous ne comprenons pas l’infra-verbiage libéral qui se cache sous ses déclamations classiques. Mais, en trois ans, nous sommes devenus parfaitement bilingues et les citoyens distraits ont été avertis par la presse jospiniste elle-même des circonstances de la capitulation.

Capitulation totale, due à l’isolement du chef de gouvernement « socialiste ». Sous l’égide de Tony Blair, liquidateur du travaillisme anglais, la « troisième voie » a effacé la « deuxième étape » qu’on nous présentait en septembre la doctrine rajeunie du socialisme à la française. La ligne idéologique des Quinze réuni le droitiste Aznar et le social-démocrate Schröder sur des mots d’ordre qui réjouissent Jacques Chirac. On sait avec quel bonheur notre président se prépare à se présenter comme la synthèse de l’apparatchik de la corporation agricole et de l’allumé de la « start up » (1).

Capitulation en gros. Lionel Jospin n’a pas discuté le concept à la mode de « nouvelle économie » – cette illusion américaine répandue en France par un sémillant ministre devenu  gibier de juges d’instruction. Il a entériné la promesse mensongère d’une « économie de la connaissance » favorisant la cohésion sociale – car cette économie, à supposer qu’elle existe telle qu’on l’imagine, sera nécessairement réservée à l’élite du savoir et du pouvoir.  Il ne s’est pas inquiété du sérieux des déclarations annonçant une croissance à 3%, alors que les libéraux ont pour principe de se soumettre aux aléas de la conjoncture. Il a couvert l’imposture d’un « plein emploi » qui se réduira à ce que les anglo-saxons nomment la « pleine employabilité » du chômeur en attente d’un travail à n’importe quelles conditions et à n’importe quel bas prix.

Capitulation dans le détail, puisque les Français se sont « résignés » selon le mot d’Hubert Védrine à ce que le chancelier autrichien participe normalement aux travaux des Quinze.

Capitulation sans condition puisque Lionel Jospin a déclaré les services publics français « doivent évoluer » – donc d’adapter à la libéralisation accélérée des secteurs du gaz, de l’électricité, de l’eau, des services postaux, des transports « y compris l’utilisation et la gestion de l’espace aérien » et des télécommunications.

La déclaration finale du sommet annonce également que les régimes de protection sociale devront être « adaptés dans le cadre d’un Etat social actif de manière à ce qu’il soit intéressant de travailler », charabia qui laisse entrevoir une privatisation elle aussi accélérée.

Sous l’utopie moderniste de l’Internet, sous le slogan de l’ économie de la connaissance que contredit le saccage effectif de l’enseignement public dans notre pays, un programme prémédité de régression sociale qui sera conçu et appliqué dans une totale indifférence à l’égard des dizaines de millions d’européens qui sont privés de travail et qui vivent dans la pauvreté.

Le peuple français n’acceptera pas cette sauvagerie.

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(1) Start up : entreprise hautement spéculative, utilisant les techniques modernes de l’informatique et de la communication.

 

Article publié dans le numéro 747 de « Royaliste » – 3 avril 2000