RESPONSABLES ET COUPABLES

Le système du crédit est depuis longtemps un enchevêtrement de techniques spéculatives qui ne sont plus maîtrisées par les banquiers. La Bourse n’est que le point de rencontre de sociétés de parieurs qui spéculent sur les paris des autres. Il n’était donc pas difficile de prévoir de violentes convulsions boursières et la contagion de la crise bancaire américaine.

Je ne souligne pas la justesse de ces anticipations pour en tirer gloire : cette crise est un malheur. Je dis simplement que nous avons vu juste parce que nous avons pris la peine de lire les ouvrages de bons analystes (1) et quelques rapports plus discrets qui étaient également adressés aux conseillers des puissants de l’heure. Ces derniers savaient, comme nous, que de nombreuses banques européennes seraient ébranlées et que le secteur immobilier espagnol était tout particulièrement menacé ; ils savaient, comme nous, que la hausse de l’euro était devenue insupportable…

D’où un premier constat, accablant. Notre lucidité de modestes journalistes n’avait pas grande d’importance puisque nous n’avons pas prise sur les événements. Au contraire, leurs connaissances de dirigeants, qu’ils pouvaient étayer en interrogeant les présidents des banques centrales et les patrons des principaux établissements de crédit, leur permettaient d’agir efficacement.

Or ils n’ont rien fait.

Savaient-ils et ne comprenaient-ils pas la gravité de la situation ? Savaient-ils et ne voulaient-ils pas comprendre ? Quoi qu’il en soit, tous sont responsables au sens premier du terme : ils devraient répondre de leur inaction alors qu’ils se contentent, comme d’habitude, d’énoncer des propos rassurants : la « purge » boursière qui serait nécessaire, selon Christine Lagarde », la crise financière qui serait « américaine » selon Nicolas Sarkozy, « les fondamentaux qui sont bons » selon François Fillon… Autant de platitudes qui mettent en colère : nous ne sommes pas des imbéciles ! Nous ne voulons pas être rassurés, nous voulons être gouvernés.

Or nous ne sommes pas gouvernés. De l’autre côté de l’Atlantique, la banque centrale et le président des Etats-Unis ont pris la décision de réagir – bien ou mal c’est une autre question. Dans la zone euro, M. Trichet a décidé de poursuivre, avec un aveuglement fanatique et hors de tout contrôle, sa politique de lutte contre l’inflation.

D’où un second constat, non moins accablant. Nicolas Sarkozy aime à se montrer en tous lieux dans son omnipotence mais il a été absent face à la crise bancaire américaine et il n’a rien fait pour parer les menaces qu’elles faisaient peser sur notre propre système de crédit. L’histoire retiendra que dans une semaine marquée par de brutales « corrections » boursières (21 et 23 janvier) et par le scandale de la Société générale (24 janvier) le supposé président entérinait (avec quelques réserves) les conclusions provocatrices et funambulesques de la commission Attali…

D’où la vérité de Nicolas Sarkozy, maintenant évidente : son volontarisme est le masque de l’irrésolution sur les affaires essentielles, ses effets rhétoriques recouvrent ses ignorances. Nous ne sommes pas sortis de la gouvernance : l’homme de l’Elysée en a seulement changé le style.

Dans la généralisation de la crise, Nicolas Sarkozy porte sa part de responsabilité et doit être tenu pour pleinement coupable d’un laxisme qui va nous coûter cher. Il peut se reprendre, bien entendu. Lisant dans la presse que le système financier est entre les mains d’incapables, que les décisions de Jean-Claude Trichet sont affolantes, que les Etats-Unis n’échapperont pas à la récession, que l’euro va monter et que notre croissance va encore faiblir, Nicolas Sarkozy peut prendre très vite deux décisions salutaires : ouvrir en Europe la crise qui permettrait d’en finir les folies de la Banque centrale européenne et d’organiser la protection économique de notre continent ; reprendre le contrôle du système français de crédit en vue de son assainissement et de sa réorientation vers le financement de l’activité économique.

Il faut que le président se décide à présider et que le gouvernement se donne les moyens de gouverner.

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(1) Cf. par exemple : François Morin, Le Nouveau mur de l’argent, Seuil 2006.

 

Editorial du numéro 919 de « Royaliste » – 2008