Alors qu’une partie de la presse se complait dans la célébration du « second » printemps » de Giscard, je trouve de bien mauvais augure que cette période post-électorale ait commencé sous le double signe de l’imposture et de l’impuissance.

L’imposture, c’est celle d’une droite qui se pose en protectrice de sa clientèle, au moment même où celle-ci est dépouillée en Bourse par les banquiers, selon un mécanisme que nous expliquons dans ce numéro.

L’impuissance, c’est celle d’un gouvernement qui, malgré la catastrophe du Torrey Canyon, n’a pas su imposer sa loi aux grandes compagnies pétrolières. Les indemnités et les sanctions judiciaires ne redonneront pas aux rivages bretons leur vie et leur couleur. Ce pétrole répandu annonce le monde de demain, où rien ne chantera plus sur l’uniformité grise.

CONVERSATIONS

Et ce n’est pas la visite de M. Mitterrand à l’Elysée qui pourra nous sauver, même si une « décrispation » s’ensuit dans les relations entre les partis politiques. Pour conjurer les périls de cette fin de siècle, il faudrait autre chose que des conversations entre chefs de factions : un grand projet de société autour duquel les Français puissent se retrouver, une révolution véritable permettant aux citoyens de reconquérir leurs pouvoirs et à la nation de recouvrer son indépendance. Mais M. Giscard d’Estaing est-il, aujourd’hui plus qu’hier, l’homme qui permettrait une transformation profonde de notre société ? Ni les intentions exprimées lors de sa dernière allocution télévisée, ni les conditions politiques, ni le rapport entre les forces sociales ne permet de l’affirmer.

Sans doute, dans son discours du 22 mars, le président de la République a-t-il tracé le cadre nouveau de l’action gouvernementale. Mais il faut vraiment beaucoup d’imagination pour trouver, dans les trois orientations fixées, l’esquisse d’une grande politique. Certes, il est louable de vouloir le « redressement » de l’économie, la réduction des inégalités et l’allègement de la bureaucratie. Mais ces orientations ne font que reprendre les promesses électorales de 1974, qui n’avaient pas été tenues : la France subit toujours le chômage et l’inflation, l’étatisme et l’injustice sociale. Et ce n’est pas parce que le Président de la République fait semblant de découvrir un désir de « changement » (en 1974 aussi il déclarait que les Français avaient voté pour le changement) qu’il trouvera les moyens de le réaliser.

JEUX PARLEMENTAIRES

Beaucoup de commentateurs insistent cependant sur le fait que le Président a désormais la majorité de sa politique. Ne l’avait-il pas il y a quatre ans, lorsque M. Chirac était son Premier Ministre ? La possède-t-il vraiment aujourd’hui, alors que l’Union pour la Démocratie française ne regroupe, grosso modo, qu’un quart de l’électorat et des députés ? Sur le terrain parlementaire, le jeu présidentiel ne semble pas si facile : s’il veut « gouverner au centre » selon son vieux rêve en réunissant des giscardiens et des hommes de centre gauche, il devra compter avec l’hostilité du R.P.R. et du Parti Communiste. S’il veut conserver à la majorité ses contours anciens, il devra subir les mêmes contraintes qu’avant les élections législatives : conservatisme des anciens « Républicains indépendants », soutien soupçonneux des amis de M. Chirac. Le jeu parlementaire ne semble donc pas devoir se modifier profondément même si nous assistions dans les prochaines semaines à quelques ralliements spectaculaires.

Enfin et surtout, il faut se demander par quel coup de baguette magique le pouvoir aurait changé de nature dans la nuit du 19 au 20 mars. Sauvé par 350000 voix, il reste en équilibre instable dans un pays toujours aussi divisé. Malgré le succès inattendu de l’U.D.F., M. Giscard d’Estaing reste le chef d’un groupe minoritaire, animé par des personnalités contestables (Lecanuet, Françoise Giroud). Et rien n’indique, jusqu’à présent, que le Président de la République ait tranché les liens qui l’unissent aux forces d’argent.

UNE AUTRE POLITIQUE ?

Les mêmes forces politiques, économiques et sociales pèsent sur le pouvoir politique, qui s’incarne dans les mêmes hommes. Une autre politique est-elle concevable et réalisable dans ces conditions ? Ou bien, comme hier, M. Giscard d’Estaing se contentera-t-il de parler du « changement » tout en continuant à gérer le pays au jour le jour ? La formation du gouvernement apportera des éléments de réponse. Mais quelle œuvre pourra-t-il entreprendre, alors qu’il sera confronté à de dures échéances économiques – retardées par des mesures artificielles – et qu’il aura la tentation, qui est celle de tous les vainqueurs, de conserver ce qui est, voire de durcir son attitude ?

Pour que le Pouvoir puisse accueillir et accomplir cette volonté de changement dont on parle tant, il lui faudrait acquérir une indépendance et une force dont il ne dispose manifestement pas aujourd’hui. Indépendance à l’égard des partis et des groupes d’intérêts qui, à la Bourse comme dans toute l’économie, disposent d’une puissance insolente. Une force aussi, qui ne résulterait pas d’une victoire sur l’autre camp, mais d’un consentement véritable. Le général de Gaulle avait disposé, dans les premières années de la Ve République, de cette indépendance et de cette force qui lui avaient permis de restaurer l’Etat et de concevoir un vaste projet diplomatique. Le consensus disparu, après le ballottage de 1965, les partis et les puissances économiques recommencèrent à faire la loi. Jusqu’à la révolte de Mai… M. Giscard d’Estaing n’a jamais bénéficié d’un tel consensus, donc de cette indépendance et de cette force tranquille. Fragile, incertain, dépendant, il ne peut être l’homme du « changement » dont il parle.

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Editorial du numéro 267 de « Royaliste » – 6 avril 1978