La patrie aux patriotes, c’est comme l’Eglise aux bigots : cela finit toujours par un désastre. J’ai souvent cité cette réflexion de Bernanos, qui peut être étendue à d’autres catégories militantes : la République aux républicains, c’est le contraire de l’unité et de l’indivisibilité. Et les royalistes, dans la monarchie instaurée ou restaurée, sont tout aussi catastrophiques.

Je ne rappelle pas ce paradoxe par esprit de dérision. Ce qui est dénoncé par Bernanos, ce n’est pas la chose même, ni le service de l’idée, mais l’amour possessif, exclusif qu’on lui porte, le désir violent de se l’approprier, l’illusion que seuls quelques « élus » savent la comprendre et la définir. C’est alors que naissent impostures et trahisons. Les monarchistes ultras sapent la monarchie restaurée en 1814, les républicains de la fin du 19ème siècle entretiennent la guerre civile au nom du bien commun, les chefs patriotes des années trente deviennent les agents rétribués de Mussolini…

NATION ET NAISSANCE

La réforme du code de la nationalité s’inscrit dans le même paradoxe et aboutit à la même imposture. Elle est l’œuvre de « nationaux » qui s’estiment propriétaires de la vérité de la France, à laquelle ils voudraient rendre sa pureté originelle et sa définition première. Ce faisant, ils retombent dans les errements du nationalisme de l’entre-deux guerres, qui s’étaient cruellement révélés sous l’Occupation et que le général de Gaulle avait réduit à néant en servant de façon exemplaire une « certaine idée » plus haute que lui-même. Lui disparu, voici que le sentiment national se dégrade à nouveau en nationalisme, qui est sa caricature passionnelle et malfaisante. A Chirac, chef d’état-major qui vit et pense comme un sous-lieutenant, à Pasqua, matamore même pas drôle, à Le Pen, ligueur trop épris de respectabilité pour être un vrai fasciste, il faut rappeler que définir la nation c’est la mutiler, que la concevoir sur le mode de l’exclusion aboutit à la subversion des valeurs et des réalités que les professionnels du patriotisme sont censés défendre.

Notre pays a mille ans. Nous avons vécu la majeure partie de notre existence sans code de la nationalité ni papiers d’identité, dans la diversité des langues et des cultures. Le sentiment d’une appartenance commune est pourtant né et s’est renforcé, au fil du temps. Dans les siècles monarchiques, on entrait dans la France en corps déjà constitués (les villes, les provinces et leurs communautés) et l’on devenait sujets de droit, en même temps que sujets du roi qui symbolisait l’ensemble. La Révolution française a durci ce rapport souple et progressif, mais la tradition républicaine a témoigné d’une profonde sagesse en faisant reposer la nationalité sur la naissance.

RUPTURE

La réforme envisagée constitue donc une rupture, avec la tradition de la monarchie qui faisait confiance à la durée, et avec la tradition républicaine qui la simplifiait à l’excès sans l’abolir. Ne doutons pas que cette subversion sera saluée comme une victoire par certains milieux traditionalistes, eux aussi experts en impostures. Ne doutons pas que les règles prévues, si par malheur elles sont adoptées, provoqueront, comme les mesures sécuritaires, des désordres infiniment plus grands que ceux qu’on prétend supprimer.

La prestation de serment de fidélité à la Constitution est contraire au principe d’égalité puisqu’elle créera deux catégories de citoyens, les uns assermentés, les autres non. Interdira-t-on aux premiers d’adhérer au Parti communiste, qui est hostile à l’actuelle constitution ? Jugera-t-on indigne d’acquérir la nationalité française à un Polonais, un Tchèque, un Chilien, qui aurait été condamné pénalement pour ses activités politiques ? Peut-on faire de la connaissance insuffisante du français un critère de refus, alors que la langue est un signe parmi d’autres de l’appartenance à un pays ? Pourquoi veut-on obliger les étrangers qui épousent des Français à engager une procédure de naturalisation alors que le mariage est la façon la plus naturelle qui soit de se « nationaliser » ? Ces principes d’exclusion sont aussi odieux qu’absurdes : la droite se plaint qu’il y ait « trop d’étrangers » et elle va en fabriquer par centaines de milliers !

Ce nationalisme imbécile va, en outre, compromettre gravement la relation que la France a nouée avec le monde. Tout homme, dit-on a deux patries, la sienne et la France. Ce sentiment d’amitié et d’admiration, qui nous honore, va être également bafoué. On sera Français ou Québécois, Français ou Algérien, Français ou Sénégalais au mépris des liens historiques, culturels ou tout simplement amicaux que nous avons tissés et qui faisaient que tant d’hommes et de femmes se sentaient chez eux en venant chez nous – à tel point qu’ils décidaient parfois d’y demeurer.

Se dessine l’image d’une France peureuse, crispée dans un isolement qu’elle n’a jamais connu, et exposée à la tentation d’établir, pour la seconde fois en ce siècle, des discriminations biologiques entre ses habitants. Ni l’exclusion des étrangers, ni leur expulsion ne pourront résoudre notre crise d’identité : on voudra aller toujours plus loin et plus profond pour trouver l’illusoire pureté originelle. Que ce soit au nom de la tradition monarchique, que ce soit au nom de la tradition républicaine, ou des deux à la fois, n’abandonnons pas la nation aux nationalistes.

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Editorial du numéro 457 de « Royaliste » – 29 octobre 1986