Ceux qui ont parcouru le pays dans tous les sens depuis cinquante ans, en voiture et en train, verront remonter mille souvenirs imagés à la lecture du nouveau livre de Pierre Vermeren (1). Dans les villages de Corrèze et du Jura, ils ont vu les retraités et les vacanciers remplacer les paysans et les petits artisans, tandis que les commerçants avaient disparu, remplacés par une supérette. Ils ont constaté que les accents régionaux s’effaçaient, que les parlers locaux disparaissaient.  Ils ont délaissé les trains Corail pour les TGV, les nationales pour les autoroutes, puis découvert au cours d’une visite familiale que la petite ville familière avait perdu son usine et que bien des maisons aux volets clos n’y trouvaient pas preneur. C’était le progrès, disait-on, et le progrès, on ne peut pas aller contre.

Dans le train, à la fin des Trente Glorieuses, on lisait encore Paris et le désert français, le livre de Jean-François Gravier qui avait dénoncé en 1947 le poids excessif d’une capitale passée en 110 ans de un à six millions d’habitants. Pourtant, ce désert était encore habité. L’exode rural avait eu lieu, mais dans les villes petites ou moyennes de ce qu’on appelait encore la province, les ouvriers et les employés, les médecins, les militaires, les magistrats, les enseignants, le clergé, les petits entrepreneurs et les nombreux commerçants formaient un ensemble de services, de relations et de distractions relativement autonome.

On a décentralisé en 1982, on est allé de plus en plus vite à Lyon, à Marseille, à Strasbourg, à Bordeaux, aux sports d’hiver et sur les plages des vacances, on a vu se multiplier les zones pavillonnaires, on a vécu les grandes grèves ouvrières pour la défense des industries menacées puis les imposantes manifestations de 1995, 2006, 2010 et 2019 pour la sauvegarde de la protection sociale. Avec Christophe Guilluy, on a reconnu l’existence d’une France périphérique, qui s’est soudain manifestée avec les Gilets jaunes. Et voici qu’en cent pages Pierre Vermeren nous permet de ressaisir les principales mutations urbaines, sociales et politiques que la vieille génération a vécues et qui forment l’environnement familier mais pas nécessairement accueillant des plus jeunes.

D’abord, Paris n’est plus Paris. La ville des grands et des petits bourgeois a perdu sa composante ouvrière. L’agglomération parisienne comptait 1,8 millions d’ouvriers en 1968 puis les usines (Boulogne-Billancourt…) et les grandes concentrations populaires (Les Halles) ont été démantelées et l’Ile-de-France ne comptait plus que 400 000 emplois industriels en 2019 – mais elle accueille 44% des cadres supérieurs. Sans grand rapport avec l’activité industrielle déclinante, la nouvelle classe populaire est formée par des immigrés venus d’Afrique, d’Asie et de l’est européen. Cuisiniers, vigiles, livreurs, auxiliaires de vie, femmes de ménage… assurent pour de bas salaires les tâches engendrées par la tertiarisation de la capitale. C’est cette main-d’œuvre servile, et mal logée, qui s’occupe des 80 000 chambres d’hôtel qui peuvent accueillir chaque nuit 100 000 touristes.

Ce menu peuple est à peine remarqué par la nouvelle bourgeoisie parisienne, formée de cadres chassés de province par la désindustrialisation, par des étrangers diplômés et par les deux millions d’étudiants qui vivent en région parisienne. La métropolisation de Paris a été assurée par Jacques Chirac et Alain Juppé entre 1975 et 1995 et les maires de gauche ont conforté cette tendance en cultivant la boboïsation et les minorités…dans une capitale qui a perdu le quart de sa population à la fin du siècle dernier.

Le modèle parisien a été repris par d’autres villes et il est hautement significatif qu’Alain Juppé soit venu se faire élire à Bordeaux pour embellir et gentrifier la ville, qui fait partie des grandes métropoles françaises avec Lyon, Marseille, Toulouse, Lille, Strasbourg, Nice, Nantes, Rennes, Grenoble et Montpellier. Toutes ces villes, à l’exception de Marseille, ont gagné des centaines de milliers d’habitants, au total plus de cinq millions. Des différences subsistent : Marseille et Toulouse ont conservé leurs classes populaires, Nice attire les retraités, Grenoble et Nantes accueillent les hautes technologies… Ces métropoles assurent plus de la moitié du PIB, abritent les deux tiers des cadres français qui travaillent dans les services publics, les services aux entreprises privées et les services à la personne. Comme à Paris, les emplois modestes – fonctionnaires de catégorie C, vendeurs, conducteurs de véhicules – et la main-d’œuvre servile forment un prolétariat relégué loin des centres-villes et pour partie composé d’immigrés. Lille, par exemple, compte 35% des Maghrébins. Tous ces immigrés, indispensables et peu remuants – surtout les sans-papiers – sont d’autant plus ignorés par les nouveaux bourgeoisies citadines qui celles-ci vivent dans leur petit monde communautarisé et relié aux métropoles du monde entier par Internet et le réseau aérien. Les différentes catégories de nomades – cadres et retraités français, touristes, immigrés récents – s’ignorent résolument.

On pourrait croire que cette évolution détestable s’inscrit dans les fatalités de la globalisation ultralibérale. Tel n’est pas le cas : l’Allemagne et l’Italie n’ont pas connu la même évolution territoriale. La Californie s’efforce depuis vingt ans de sortir du piège de la métropolisation. En France, la classe dirigeante a fait des choix, souvent pour conforter des avantages électoraux, qui conduisent à la dislocation de la société : la France métropolisée ne connaît plus la France périphérique – sauf quand les Gilets jaunes font irruption dans les beaux quartiers – et la bourgeoise des beaux centre-ville ignore les quartiers pauvres. Pierre Vermeren explique pourquoi et comment les Verts récemment élus dans plusieurs métropoles aggravent cette logique de ségrégation qui est renforcée par la spéculation immobilière sans jamais mettre en cause les désastres sociaux et environnementaux provoqués par la métropolisation.

Cet anti-modèle n’est pas viable. La bourgeoisie urbaine commence d’ailleurs à avoir peur. Peur des Gilets jaunes, nouvelle “classe dangereuse”. Peur de la délinquance, dont elle assure pourtant la prospérité en recourant à divers trafics. Peur de la pollution et, maintenant, des épidémies… Mais que faire ? L’impasse de la métropolisation renvoie à l’impasse de la globalisation financière et de la contrainte monétaire et au blocage de la situation politique. Pierre Vermeren pose de redoutables questions.

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(1) Pierre Vermeren, L’impasse de la métropolisation, Gallimard/Le Débat, 2021.

Article publié dans le numéro 1213 de « Royaliste » – Juin 2021