La question du clivage est à nouveau largement débattue, et c’est en songeant à nos amis restés au sein du Pôle républicain ou qui viennent comme nous de le quitter que je veux m’adresser.

A la Nouvelle Action royaliste, il nous a fallu bien des années et beaucoup d’efforts pour dépasser le clivage droite-gauche, ce qui nous permet de comprendre les doutes et les angoisses de nos compagnons de lutte. A gauche, on craint de perdre le sens de la justice sociale. A droite, on redoute l’abandon des valeurs traditionnelles. Mais les plus fidèles à l’esprit de leur camp n’ignorent pas qu’ils font référence à une droite et une gauche idéalisées et que les grands partis ont vidées de contenu.

D’où un malaise aggravé par le fait que le fameux clivage a été dépassé de la pire manière qui soit – dans le flou libérale-libertaire et dans l’alternance des équipes chiraquienne et ex-jospiniste composant l’oligarchie. Mais ce dépassant inattendu n’a pas effacé le vieux clivage puisqu’on retrouve, repoussé vers les extrêmes, l’affrontement entre le nationalisme autoritaire, censé défendre les « valeurs », et le communisme trotskiste qui affirme combattre pour la justice.

Cette situation, trop sommairement résumée, est tout à fait insatisfaisante pour les citoyens et pour les militants car le jeu politique est fractionné de telle manière que tout changement démocratique est bloqué.

Lors de l’élection présidentielle, nous avons assisté ou participé à un affrontement entre le peuple et les élites qui n’offrait aucune perspective puisque ni les divers candidats protestataires (cantonnés dans divers problèmes de société, de la chasse à l’environnement) ni celui qui remplit après Georges Marchais la fonction de tribun de la plèbe (Jean-Marie Le Pen, qui a fait carrière sur cet autre problème de société qu’est l’immigration) ne peuvent offrir une alternative politique (pour le meilleur ou pour le pire) au gouvernement des oligarques.

D’où l’impuissance ressentie par le peuple protestataire ; elle sera aggravée par le résultat des élections législatives puisque le conflit droite-gauche va se rejouer sans que les millions de voix protestataires aient la possibilité d’être représentées par le Front national et par les trotskistes au sein de la nouvelle Assemblée nationale.

A chaque élection, le peuple protestataire est floué. Candidat à la présidence, Jean-Pierre Chevènement offrait une issue dans la mesure où le dépassement du clivage droite-gauche était compris comme une rébellion politique contre l’oligarchie (« du pareil au même ») selon un projet de révolution légale et dans la perspective de l’établissement d’un nouveau clivage électoral.

La redéfinition du clivage reste aujourd’hui en débat : certains voudraient retrouver une identité de droite (les souverainistes) ou de gauche (les communistes critiques et les socialistes authentiques) ; d’autres dessinent une opposition entre les Républicains et les Démocrates, en reprenant une polémique déjà ancienne. Nous pensons ici que le conflit majeur, dont il faudrait faire un enjeu électoral, oppose le parti des Politiques (ou parti républicain) et le Parti libéral-libertaire.

En décidant de négocier avec la gauche, Jean-Pierre Chevènement a renvoyé chacun à ses impasses et différé l’affrontement majeur – ce qui est très dangereux dans une période explosive. Le débat est d’autant plus complexe que les Politiques doivent engager le combat sur trois terrains et dessiner ainsi trois lignes de front :

Le terrain électoral est celui de l’affrontement entre deux pôles formés par des partis coalisés ;

Le terrain intellectuel est le lieu des débats et des polémiques entre les grandes familles politiques – gaulliste, communiste, royaliste, socialiste – sur la question des institutions tout particulièrement.

Le terrain social est celui de la lutte des classes, qu’on l’envisage dans la perspective marxiste (lutte-destruction) ou comme nous dans celle de François Perroux (lutte-concours). Ce qui, de toutes manières, oblige les partis et les familles politiques à proposer un nouveau mode de répartition du revenu national et un nouveau système d’appropriation collective.

Ces remarques sont destinées à être précisées ou modifiées en fonction des critiques qui me seront adressées. C’est dans cet esprit que je les lance dans la discussion publique.

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Editorial du numéro 795 de « Royaliste » – 27 mai 2002