Dans le nouvel acte de la tragédie libanaise qui se joue en ce moment, le Président Gemayel porte une lourde responsabilité.

Comme tous les mots qui servent à qualifier la conduite des différents protagonistes de la crise libanaise, comme toutes les phrases que l’on bâtit pour tenter d’expliquer cette longue suite d’affrontements sanglants, celle qui introduit à cet article paraîtra scandaleusement schématique, voire partisane.

Il est vrai que la responsabilité de l’éclatement du Liban est partagée, dans une mesure que l’histoire aura à apprécier, par toutes les parties en cause : aussi bien les phalangistes chrétiens que leurs adversaires ; aussi bien les Palestiniens que les Israéliens — sans oublier le jeu syrien et les énormes fautes commises par les Etats-Unis qui, une fois de plus, se retirent honteusement après un désastre qu’ils n’ont pas peu contribué à provoquer.

Amine Gemayel ne saurait cependant être considéré comme l’innocente victime de la situation explosive dont il avait hérité. C’est que le pouvoir suprême oblige à l’arbitrage et à l’indépendance, où il n’est rien. Or le Président de la République élu en septembre 1982 n’a manifestement pas joué le rôle d’arbitre, et il n’a pas eu le courage de se libérer d’une tutelle dangereuse. Or, plus que tout autre pays en raison de sa structure multi-communautaire et quasi-féodale, le Liban avait besoin d’un pouvoir arbitral pour refaire, autour de celui-ci, son unité. Mais, par deux fois, le Président de la République n’a pas su poser les conditions de la réconciliation nationale.

Au lieu de réunir, dès son élection, une conférence nationale de réconciliation, Amine Gemayel avait posé, comme condition au dialogue entre les différentes factions, le retrait de toutes les forces étrangères. Cet objectif ne fut même pas atteint, puisque Gemayel négocia avec les seul Israéliens, concluant avec eux le célèbre accord du 17 mai, que ni les groupes de l’opposition, ni la Syrie ne pouvaient accepter. De fait, loin de préparer la réconciliation, l’accord du 17 mai aboutit à la coalition de toutes les forces de l’opposition, regroupées dans le Front du Salut National, qui se rangea du côté de Damas.

De plus, Amine Gemayel, loin d’être l’arbitre espéré, n’a cessé de se comporter en chef de parti, organisant la « phalangisation » de l’Etat, laissant les Forces libanaises s’installer dans le Chouf et traitant la population de Beyrouth-Ouest en vaincue (couvre-feu, arrestation d’adversaires des Phalanges…).

Après la bataille du Chouf, dont l’issue fut désastreuse pour Gemayel et ses partisans, le cessez-le-feu du 25 septembre dernier sembla autoriser un nouvel espoir. La réunion de la conférence inter-libanaise à Genève permettait d’envisager un gouvernement d’union nationale, qui mettrait au point les réformes constitutionnelles nécessaires. Restait la question de l’accord israélo-libanais. La conférence de Genève décida que le Président Gemayel se rendrait aux Etats-Unis pour demander l’appui de la Maison Blanche en vue de la renégociation de l’accord du 17 mai. Mais Reagan refuse et le Président Gemayel, au lieu de passer outre, choisit de se soumettre. Les conditions du consensus ne sont plus réunies. Il achève de se défaire lorsque le Président de la République fait prendre d’assaut début février, la banlieue (chiite) de Beyrouth.

D’où les réactions en chaîne qui ont fait d’Amine Gemayel, un chef d’Etat isolé, vaincu, et largement discrédité : démission du chiite Nabib Berri, conquête de Beyrouth-Ouest par les miliciens d’Amal et dislocation de l’armée libanaise, humiliation politique enfin puisque le Président de la République a dû accepter l’abrogation de l’accord du 17 mai. En dix-huit mois, Amine Gemayel a donc perdu son gouvernement, une partie du petit territoire qu’il contrôlait, et a dressé contre lui les Sunnites, les Druzes, les Chiites et un grand nombre de Chrétiens.

Très faible vis-à-vis des Américains, qui ne songent aujourd’hui qu’à se débarrasser du fardeau libanais, trop complaisant à l’égard des phalangistes, Amine Gemayel n’a réussi qu’à compromettre l’équilibre constitutionnel et la situation de la communauté chrétienne libanaise.

Privé de fédérateur, en proie aux folies d’une guerre civile, dont le pouvoir n’a pas su le sortir, le Liban risque de disparaître complètement. A moins qu’il se choisisse un médiateur extérieur suffisamment désintéressé pour ne pas devenir dangereux, suffisamment puissant pour faire prévaloir une solution libanaise face aux Empires et à leurs clients. Comme le notait André Fontaine (1), la France dispose d’un large crédit qu’elle pourrait utiliser pour réunir toutes les parties concernées, tant intérieures qu’extérieures. Espérons que ce qui est souhaitable est encore possible.

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(1)    « Le Monde  » 9 février 1984.

Article publié dans le numéro 399 de « Royaliste » – 29 février 1984