Familier des Grecs, et tout particulièrement des premiers philosophes, antésocratiques, Marcel Conche publie plusieurs essais sur l’Iliade et un sur l’Odyssée qui visent à une interprétation philosophique du Poème des poèmes.

Homère est inépuisable. Il y a donc d’innombrables manières de le lire, selon que l’on est poète, historien, linguiste, ou simple voyageur partant d’un port du Péloponnèse et traversant la mer Egée en remontant vers le Nord.

C’est au plus humble et au plus distrait des passants (et qui peut être le mieux disposé envers les choses et les pensées nouvelles) qu’il faut conseiller l’ouvrage que Marcel Conche a consacré à Homère (1), en le priant de ne pas se laisser impressionner par les titres de l’auteur, professeur émérite à la Sorbonne, et par l’austérité de la collection dans laquelle il publie seize essais au fil desquels se prépare méthodiquement une interprétation du Poète.

Celui qui se promène sur les ruines de Troie l’Iliade à la main verra un site archéologique et ne reconnaîtra pas les lieux homériques, transformés par l’érosion et les alluvions. Un guide ordinaire lui permettra de retrouver l’ancienne topologie, mais le recueil de Marcel Conche lui donnera à contempler le paysage mental dans lequel se déroule le récit héroïque. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une étude des mentalités, d’un travail de vérification historique ou d’une analyse littéraire du texte, que certains attribuent à plusieurs poètes. Pour Marcel Conche comme pour Aristote, l’Iliade et l’Odyssée n’ont qu’un seul auteur, dont il importe de saisir la pensée, car la pensée qui est à l’œuvre dans le poème n’a cessé ni ne cessera d’éclairer la réflexion philosophique. Il y a une « éclaircie d’Homère », un étonnement sur l’être, sur sa présence dans le monde et sur la présence du monde qui marque la naissance de la philosophie. Traducteur et interprète des philosophes, anté-socratiques, à commencer par Héraclite, notre éminent professeur avait de belles et bonnes dispositions pour cette lecture renouvelée et pleinement fidèle à l’esprit du Poète et de ses premiers auditeurs.

Esprit philosophique, au plus haut point. L’étude consacrée au « moment dialectique dans l’Iliade » montre comment Homère évoque l’opposition des contraires – des mortels et des immortels, comme Héraclite, mais aussi de l’action et de l’inaction, l’action des Achéens se révélant inopérante alors que l’inaction d’Achille prépare son intervention décisive dans la bataille. D’aucuns, qui bavardent sur le mystère et s’enivrent de mystérieux, trouveront chez Homère une défiance ironique à l’égard du délire « mystique » et de la fascination naïve qu’exerce l’irrationnel.

Si l’on se prend de passion pour les mythes, autant savoir ce qu’ils apportent. Pas seulement la belle évocation d’une origine, mais une politique et une morale. Il y a une politique de Zeus dans l’Iliade, assez platement machiavélienne, et il y a une « humanité d’Homère » qui est en complète rupture avec les mythologies barbares. Les héros grecs ne sont pas héroïques, ni même aventureux. Au contraire des farouches guerriers du légendaire nordique, les Achéens ont peur de la mort, et tentent humainement de sauver leur peau. Achille pleure Briséis et Patrocle. Au contraire des Vikings qui se glorifient du meurtre, du pillage et du viol, les Grecs n’apprécient guère les voyages et se défient de la mer. Et Ulysse, plutôt que de se laisser aller aux charmes et aux excitants périls de l’errance, assortie d’escales érotiques, préfère retrouver en Ithaque son épouse légitime, la compagnie des serviteurs aimés, tels Eumée, le « divin porcher », et le rythme paisible des travaux et des jours.

Sans illusion sur les hommes, sur la violence qu’ils portent en eux, Homère le pessimiste est le poète de la douceur et de la pitié, de l’ironie et des larmes, qui tente, sans trop y croire, de nous donner le goût des bonheurs tranquilles.

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(1) Marcel Conche, Essais sur Homère, PUF, Perspectives Critiques, 1999.

Article publié dans « Royaliste »  762 – 2000