De manière cyclique, des journalistes déguisés en historiens remettent en cause la Résistance. La recherche de la vérité a bon dos.

En France, vingt-cinq ans après 1968, on aime toujours autant briser les tabous. Et quand les tabous  sont brisés, on les piétine, on les concasse avec une ténacité extraordinaire.

Prenons la période de l’Occupation. Chaque année, ou presque, à l’occasion de la sortie d’un film ou d’un livre, de grands organes d’information nous annoncent que « Vichy n’est plus tabou » et que les Français vont « enfin » savoir la vérité qu’on leur cachait obstinément et depuis toujours.

Ceux qui écrivent cela s’étaient sans doute cachés à eux-mêmes leurs propres ignorances ou leur propre cécité car la vérité sur Vichy est connue depuis la Libération. Tout simplement parce que le maréchal Pétain, les principaux Collaborateurs et les gloires de la « Révolution nationale » ont été jugés en des audiences publiques largement reprises par la presse de l’époque. Par la suite, l’opinion publique n’a cessé d’être informée des enjeux de la période par les témoignages publiés par les principaux acteurs (Résistants, Collabos et Vichyssois) et à travers les débats qui ont opposé certaines personnalités ou certains groupes de la Résistance. Les Français ne savaient pas qu’ils avaient été pétainistes ? Les nostalgiques de Vichy se sont employés à le leur rappeler. Les Français ne savaient pas que la Résistance avait connu des drames intimes et de multiples conflits ? La presse a pourtant fait grand cas de l’affaire Hardy, ou des accusations lancées par Henri Frenay… Le cinéma, pour sa part, a exprimé nombre de vérités sur l’époque à travers ces œuvres remarquables que sont, par exemple, « Monsieur Klein » ou « Lacombe Lucien ».

Contrairement à ce que l’on ressasse, la Résistance ne fut pas un mythe, au sens d’une illusion qui aurait été pieusement répandue pour faire oublier l’attentisme des Français … et les propres faiblesses des Résistants. C’est dire qu’on brise, dans la presse à sensation, des « tabous » qui n’ont jamais existé. C’est dire que l’on prend des poses « lucides » pour vendre du papier. Tout cela ne serait pas bien grave si les enquêtes publiées se contentaient de redécouvrir de vieilles évidences. Mais il y a eu, et il y a encore, de prétendues révélations qui se font au mépris de la vérité historique et de l’honneur des héros de la Résistance.

Il n’est pas étonnant que ce soit sur la pure figure de Jean Moulin que se concentre un « travail d’investigation » lourd de fantasmes. Longtemps, on a cherché qui avait trahi le président du Conseil national de la Résistance, et lancé des noms à tous vents pour tenter de démontrer – souvenons-nous du procès Barbie – que les Résistants n’étaient pas des héros et des saints. Comme si l’aveu d’un homme torturé pouvait atténuer le crime de celui qui torture… Maintenant, le « travail » porte sur Jean Moulin lui-même et le journaliste Thierry Wolton a publié un ouvrage, lancé par le « Figaro-Magazine », dans lequel il s’efforce d’établir que le président du CNR fut… un agent soviétique.

Coup fantastique, qui fait de l’enquêteur un héros de la démystification, du journaliste un historien doublé d’un moraliste. Car la morale de Wolton, comme celle de Maître Vergés, est qu’il n’y a pas de héros mais toujours et partout des salauds et des traîtres qui ne valent pas mieux les uns que les autres. On pourrait se contenter de traiter par le mépris cette morale de chaisière nihiliste si elle ne fondait pas le révisionnisme ordinaire, qui entend établir une stricte équivalence entre les camps d’extermination nazis et le Goulag stalinien, et si elle n’enseignait pas qu’il faut désespérer de tout – des hommes et de l’histoire, à l’exception toutefois de quelques justiciers du marbre ou du prétoire…

Le coup de Wolton est fantastique, mais heureusement raté puisque Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et historien véritable, a réfuté point par point les accusations du journaliste (1). L’honneur de Jean Moulin reste intact et l’immense travail de Daniel Cordier (2) fera désormais barrage aux manipulateurs d’archives. Et les petites salissures commises par Wolton et consorts resteront comme la marque d’une époque où quelques-uns tentaient de mettre en scène leur fascination minable pour le néant.

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(1) le remarquable dossier publié par “L’Express” du 20 mai 1993.

(2) Daniel Cordier, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, trois tomes publiés chez Lattès.

Article publié dans le numéro 603 de « Royaliste » – 14 juin 1993