Au terme d’une campagne électorale sans passion mais d’une tonalité nouvelle (1), il fallait s’attendre à des résultats paradoxaux, trois d’entre eux, qui marqueront durablement notre vie politique, méritent d’être soulignés :

— Le communisme périclite, l’extrême droite profite. Ce double mouvement ne saurait surprendre. Le déclin irrémédiable du Parti communiste est inscrit dans les données politiques depuis plus de dix ans et l’arrivée de François Mitterrand aux affaires n’a fait que précipiter les choses. Quant au Front national, nous avons eu raison de le redouter dès l’élection municipale de Dreux, et de dire que rien n’arrêterait avant longtemps son inquiétante percée. A tout prendre, il est préférable de le voir parader à l’Assemblée plutôt que dans la rue. Obligé de passer des discours aux actes, il n’en révélera que plus rapidement la fragilité d’un succès fondé sur des fantasmes et des nostalgies volatiles. Du moins faut-il l’espérer…

— La gauche perd la majorité à l’Assemblée, l’épreuve la renforce. Due au nouveau mode de scrutin et à l’engagement du Président dans la campagne, la non-défaite du Parti socialiste lui assure un bel avenir. A court terme, les 32% obtenus par le P.S. laissent toutes ses chances au futur candidat de la gauche aux présidentielles. A plus longue échéance, le parti de M. Jospin peut devenir le pôle social-démocrate d’une alternance paisible, dans la logique qui s’esquisse depuis quelques années et que les résultats du 16 mars viennent de confirmer.

— La droite l’emporte, le Président domine. Déçue de n’avoir pas obtenu à elle seule la majorité absolue, la coalition RPR-UDF se trouve dans une situation plus inconfortable que prévue. La médiocrité de ce résultat, en sièges sinon en voix, ne l’empêchera pas de gouverner. Mais elle devra tenir le plus grand compte du vote légitimiste qui a porté le P.S. plus haut que ses espérances, notamment à Paris, et qui s’est manifesté à l’intérieur de son propre camp comme le prouve la déconvenue de M. Barre à Lyon. Du coup, le Président se trouve dans une situation inespérée. Parce que la victoire de la droite n’est ni trop forte (elle se serait durcie) ni trop faible (elle se serait exaspérée) François Mitterrand tient entre ses mains des cartes encore plus nombreuses et fortes.

LA LIGNE DU PRÉSIDENT

Est-il pour autant assuré de demeurer le maître du jeu ? C’est très probable en raison des pouvoirs constitutionnels étendus dont il dispose, de la coutume qui lui reconnaît un domaine propre et un arbitrage actif, et d’une opinion très largement légitimiste qui ne suivrait pas à coup sûr le Premier ministre dans une épreuve de force avec le chef de l’Etat. A ces données fondamentales, il faut ajouter la rivalité entre les chefs de la majorité parlementaire, qui sont tous candidats à la présidence. François Mitterrand ne se privera pas d’exploiter cette situation.

Cela ne signifie pas que la partie soit gagnée d’avance. Du moins le chef de l’Etat a choisi une ligne de conduite nette, qui contraste avec les contradictions tactiques de la nouvelle majorité. En toute légalité, et appuyé sur une légitimité démocratique peu contestée, F. Mitterrand veut que le Président préside et que le gouvernement gouverne. C’est dire que le chef de l’Etat, selon l’esprit monarchique de notre Constitution, continuera de veiller sur l’essentiel – la diplomatie, la défense, les principes fondamentaux de la justice et de la liberté donc la citoyenneté – et n’acceptera pas qu’on lui conteste son rôle d’arbitre actif. . .

Pour le reste, il est clair que le Président laissera le nouveau gouvernement appliquer son programme économique et social, y compris les dénationalisations, jusqu’au point où la politique de la droite menacerait les principes dont il est le gardien. Malgré les nombreuses ambiguïtés de la constitution quant à la répartition des rôles au sein de l’exécutif, la coexistence entre le Président et le Premier ministre a de bonnes chances de réussir en dépit des heurts prévisibles.

NOTRE ATTITUDE

Nous voulons cette coexistence, et nous souhaitons qu’elle soit la plus paisible possible. La politique du pire n’a jamais été notre fait et même si une situation de crise paraît (paraît seulement, j’y reviendrai) plus favorable à nos démonstrations, nous ne saurions envisager que la politique du pays soit paralysée ou détruite dans les deux ans qui viennent. Cela dit, il est évident que nous participerons, à notre manière et selon nos critères, aux débats qui vont s’engager. Tout en soulignant avec satisfaction que la droite a implicitement entériné nombre de réformes réalisées depuis 1981 et renoncé sur plusieurs points à son maximalisme, nous continuons de regarder la « plateforme » de la nouvelle majorité comme une entreprise de démolition (2). Sur cette volonté de dénationaliser, sur la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes et de l’autorisation administrative de licencier nous avons dit nos inquiétudes. Sur le projet de dislocation du service public de l’audiovisuel comme sur la révision du code de la nationalité ou encore l’alignement sur les thèses américaines en matière de défense nous ne pouvons qu’exprimer à nouveau les plus extrêmes réserves.

Quant au Président de la République, nous lui réaffirmons notre soutien, d’autant plus déterminé qu’il se trouve dans une situation difficile. Précisons-le une fois encore. Il s’agit de soutenir un homme qui, loin de démériter, à démontré son sens de l’Etat et réalisé une révolution tranquille dont les effets ne sont pas tous mesurés (3). Il s’agit de défendre la fonction présidentielle, certes ambiguë et d’une trop faible légitimité, mais indispensable à notre pays. Telles sont les urgences qui doivent nous mobiliser.

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(1) et (3) cf. l’éditorial du numéro 444.

(2) cf. l’éditorial du numéro 442.

Editorial du numéro 446 de « Royaliste » – 26 mars 1986