Jacques Laurent. Encore un ancien de l’« Action française », comme Claude Roy. Mais avec un destin politique tout différent, qui fit de lui le chef de file de la « droite littéraire » et l’entraîna dans le camp des défenseurs de l’Algérie française. Et puis toute une réputation d’écrivain léger, de polémiste d’extrême droite, de « hussard » fantasque et noctambule…

Malgré (ou à cause ?) de son succès littéraire, en dépit d’un récent prix Concourt, Jacques Laurens n’a pas bonne presse. Même à la N.A.F. qui avait pourtant, lors de sa fondation, un préjugé favorable à l’égard de ce disciple avoué de Maurras et de Bainville. Mais voilà : Jacques Laurent est fanatiquement hostile au Comte de Paris, comme ses amis de La Table Ronde qui ont publié en 1965 un pamphlet haineux contre le Prince et, tout récemment encore, un livre calomnieux sur son rôle à Alger pendant la guerre. Ce qui ne m’empêche pas de dire que le livre de Jacques Laurent (1) est remarquable :

— D’abord parce qu’il nous redonne l’air du temps, si difficile à respirer quand on n’a pas vécu l’époque considérée : par exemple la France inquiète et divisée des dernières années de l’avant-guerre avec son intelligentsia, déjà marxisante ou fascinée par le « charme fasciste » (dont l’Action française préserva Jacques Laurent mais qui attirait tant Emmanuel Mounier), ou encore recherchant dans le non-conformisme une voie nouvelle et révolutionnaire, par-delà le capitalisme et le collectivisme.

— Ensuite parce qu’il est parfaitement équilibré dans ses jugements politiques, surtout lorsqu’il s’agit de questions encore douloureuses pour chacun des deux camps. Ainsi Vichy et sa « Révolution nationale » : Jacques Laurent sait faire la part des influences idéologiques (plus personnalistes et technocratiques que maurrassiennes), sait expliquer ce que Pétain pouvait représenter pour un Français de 1940, et aussi l’archaïsme politique de la caste au pouvoir. Ainsi le combat pour l’Algérie française, où l’on pensait retrouver un écho à peine atténué des passions anciennes : au contraire, le temps qui passe semble avoir rapproché les points de vue, cautérisé les blessures. Comme le montre Jacques Laurent, Jean Brune et Louis Massignon, chacun dans leur camp, ne poursuivaient-ils pas le même rêve d’une « fusion de l’Islam avec la Chrétienté » ? Et l’auteur d’exposer — à la suite de Maurras — les illusions de la politique d’intégration… avant d’analyser les dures déconvenues de la décolonisation. Il faudrait encore évoquer le procès intenté à de Gaulle — que Laurent ne cesse de poursuivre d’une haine étonnante —, la polémique avec Sartre, l’aventure de La Parisienne, l’amitié de Laurent pour Stendhal… Trop de sujets pour un petit article sur le livre d’un bon écrivain.

Un écrivain d’extrême droite ? Peut-être par ses amitiés, par ses solidarités instinctives. Mais pas dans sa manière d’être et de penser, qui montre Jacques Laurent fidèle au non-conformisme de sa jeunesse, du temps où II collaborait à « L’Insurgé ».

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(1)    Jacques Laurent : Histoire égoïste (La Table Ronde).

Article publié dans le numéro 229 de la NAF bimensuel royaliste 30 juin 1976