L’extrémisme est un vaste fourre-tout dans lequel il convient de faire le tri. Mais une fois que les extrémistes sont précisément définis et répertoriés, il faut se demander si leur négativisme forcené sert finalement à quelque chose.

Après avoir publié des livres sur les maoïstes, l’ultra-gauche et les extrêmes-gauches, il était logique que Christophe Bourseiller s’interroge sur l’extrémisme en tant que tel (1). Le mot est sur toutes les lèvres et il est aujourd’hui banal de dénoncer ses manifestations. Mais, au juste, de quoi s’agit-il ?

L’américain Laird Wilcox, qui a rassemblé une énorme documentation sur le sujet, affirme que l’extrémisme n’est pas dans la doctrine mais dans la méthode et le comportement : utilisation de slogans, recours à l’injure, refus de la contradiction, désir de certitude, religiosité… Christophe Bourseiller critique cette approche phénoménologique – un néo-nazi qui se contente d’éditer des brochures ne sera pas considéré comme extrémiste – et insiste quant à lui sur le principe de hiérarchie, les pratiques violentes et le goût de la transgression qui caractérisent de nombreux groupes extrémistes. Mais il faut avant tout privilégier un mode de pensée, fondé sur le rejet du présent, sur la dénonciation d’un Mal absolu – le capitaliste, le franc-maçon, l’immigré – et sur l’appel à un sauveur suprême.

D’où la définition que propose Christophe Bourseiller : « partisan d’une doctrine politique poussée jusqu’à ses extrémités, qui détermine un certain nombre de comportements et de pratiques, l’extrémiste appelle à un changement radical de société. Ce changement ne peut s’effectuer que par la violence ». Par exemple, le Parti communiste des années vingt est extrémiste de même que l’Action française qui veut « mettre la violence au service de la raison ». Au contraire, les communistes de 2012 ne sont pas des extrémistes et le Front national ne peut pas non plus être rangé dans cette catégorie puisqu’il n’appelle pas au coup de force contre le pouvoir établi.

Pour s’y retrouver dans la myriade d’organisations qui, de gauche à droite, cultivent aujourd’hui l’extrémisme, il faut suivre Christophe Bourseiller qui les a toutes étudiées. On pourra ainsi rafraîchir ses connaissances sur les trotskysmes et les anarchismes, puis découvrir l’évolution récente de l’extrême droite. Celle-ci comporte toujours ses traditionnelles fractions maurrassiennes, nationalistes et catholiques intégristes, irrévocablement figées. Mais elle se renouvelle actuellement dans le courant post-nationaliste, né des théories de la Nouvelle droite d’Alain de Benoist et qui s’affirme maintenant dans les diverses tendances « identitaires », tantôt islamophobes, tantôt antisionistes et qui se réclament parfois d’une Europe païenne.

Par ailleurs, l’épuisement des projets révolutionnaires du siècle dernier conduit à une dissémination de l’extrémisme dans diverses familles de pensée. Ainsi, l’écologie profonde, malthusienne, parfois située à droite dans la postérité de la « révolution conservatrice » allemande, ou encore le primitivisme totalement industrialiste. D’autres rebelles professent un « extrémisme sans cause » et certains préconisent le recours à la violence.

Paradoxe : les groupes qui veulent détruire l’ordre établi, qui inventent une contre-culture ou une contre-société, jouent un rôle dans la transformation sociale, dans la mesure où ils apportent de nouvelles idées, de nouvelles façons d’être et de s’exprimer dans d’autres formes esthétiques. L’Internationale situationniste n’a jamais compté plus de soixante-dix membres mais les concepts qu’elle a produits ont enrichi l’analyse de la modernité. Le mouvement écologique, qui porte au gouvernement des ministres point différents des autres, procède en partie de petits groupes post-anarchistes, post-situationnistes et post-maoïstes.

Dans leurs délires et leurs excès, les extrémistes annoncent souvent un changement d’époque, pour le meilleur ou pour le pire. Quels qu’ils soient, restons en alerte.

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(1) Christophe Bourseiller, L’extrémisme, CNRS Editions, 2011. Préface de Pascal Ory. 22 €.

Article publié dans le numéro 1015 de « Royaliste » – 2012