La France n’a jamais cessé de s’étonner d’elle-même. On la croit indifférente, fatiguée, ou trop accablée par le malheur pour avoir le désir et la force de se relever. Ce n’est qu’une apparence. Quelques journées suffisent pour que la France s’invente et se redécouvre à la fois, démentant les prophètes du déclin, surprenant jusqu’aux acteurs du sursaut. Aucune théorie ne permet de rendre compte de ces coups d’éclat et de génie. Aucun complot, aucun parti n’a été ni ne sera jamais capable de les préparer, et encore moins de les réussir. A l’encontre des doctrines élitistes, il faut admettre que les Français ont une volonté propre, nourrie de leurs refus et de leurs espérances.

Tel est le cas aujourd’hui. Le mouvement des lycéens et des étudiants était imprévisible et il n’a pas eu besoin d’être longtemps médité et organisé pour devenir un fait majeur de notre vie politique, qui bouleversera nombre de certitudes et de données. Cela ne signifie pas que l’actuelle contestation soit un phénomène dépourvu de causes repérables.

POURQUOI ?

Comme toujours, la révolte a été provoquée par l’attitude d’un pouvoir plein de suffisance et nourri de préjugés idéologiques. Dès le mois de juin, je soulignais que le gouvernement de Jacques Chirac était en retard, d’une décennie au moins, sur son temps. Tout entière accaparée par sa stratégie de reconquête du pouvoir, la droite des années 1981-1986 s’est hâtivement fabriqué une idéologie sans prendre soin de vérifier si elle était compatible avec la société moderne et si elle répondait aux exigences de ses membres. Revenus aux affaires, Jacques Chirac et ses amis ont répété, avec une symétrie parfaite, les erreurs commises par la gauche. Ils ont estimé que les mythes, les valeurs et les préjugés de leurs partisans et de leurs clientèles étaient partagés ou admis par l’ensemble des Français. Ils se sont persuadés que leur maigre victoire électorale les autorisait à réaliser un programme idéologique alors qu’on attendait d’eux des résultats rapides en matière d’emploi et de sécurité. Ils ont cru, enfin, que les rapports de force parlementaires reflétaient exactement la réalité politique et sociale du pays. Un dialogue constant aurait pu compenser le défaut de réflexion préalable, dissiper les illusions, effacer peu à peu le décalage entre le gouvernement et le pays. L’explosion de novembre montre que ce dialogue a été formel, intermittent ou inexistant. Plus vite que la gauche, la droite chancelle et ses références idéologiques révèlent leur inconsistance.

Par sa signification, par sa portée, l’événement va bien au-delà du classique débat entre la majorité et l’opposition, et dépasse l’échéance présidentielle. Il n ‘est pas la conséquence d’un « malentendu », comme J. Chirac voudrait le croire, ni d’une exaspération provoquée par des rumeurs sans fondement sur les droits d’inscription – encore moins le résultat d’une manipulation syndicale et politique, tant il est évident que personne n’est en mesure de jeter des centaines de milliers de jeunes dans la rue. Spontanée et massive, la contestation lycéenne et étudiante (qui bénéficie du soutien d’une majorité de parents et de professeurs) porte en elle un refus, une exigence et un désir qui touchent aux principes et à l’organisation de la société moderne.

REQUETES

Ce refus, c’est celui d’une compétition à outrance, qui est au cœur de l’impitoyable « morale » du libéralisme dont la faconde et le grossier bon sens de M. Monory ne peuvent masquer la violence. Rien ne sert d’objecter aux étudiants que la compétition est la loi de la vie et que la sélection est déjà une réalité : ils le savent mieux que personne puisque, de l’école primaire au lycée, du lycée à l’université, leur scolarité est une épuisante course d’obstacles vécue avec une angoisse d’autant plus forte qu’à son terme elle ne garantit pas d’emplois, mais seulement une place plus ou moins bonne sur une nouvelle ligne de départ, pour les compétitions de la vie professionnelle. Etudiants et lycéens demandent qu’on n’en rajoute pas. Nous ne saurions leur donner tort.

L’exigence, c’est celle de l’égalité. Elle porte bien au-delà de la question des droits d’inscription. Par leurs slogans, dans leur composition, les grandes manifestations de rue expriment une volonté démocratique au sens tocquevillien du terme : l’égalité dans l’enseignement est revendiquée, l’égale dignité de chacun est vécue sans la moindre affectation, sans la moindre mise en scène, entre Français de longue date et enfants d’immigrés. La réforme du code de la nationalité n’en apparaît que plus ridicule et odieuse : autre décalage entre l’idéologie identitaire et la réalité sociale du pays, dont le gouvernement ferait bien de tenir compte …

Le désir, lui aussi sensible dans les manifestations, est de retrouver un lien, une solidarité, mais sans que la liberté individuelle soit détruite par quelque embrigadement partisan. Il y a là l’expression d’un « individualisme de masse » très caractéristique de la société démocratique moderne (1 ) que la classe politique, toutes tendances confondues, refuse de reconnaître au risque de surprises désagréables.

Face à ces requêtes fondamentales, dont les paradoxes ne sauraient être éludés (2), les réponses de Jacques Chirac, au soir du 30 novembre, paraissaient dérisoires. Ni les reculades tactiques, ni l’esprit tardif de conciliation, ni d’éventuelles roublardises politiciennes ne ·sont en mesure d’apaiser l’angoisse et de combler l’attente d’une jeunesse qui exprime à sa manière et dans son domaine ! ‘inquiétude et les aspirations communes. Si le gouvernement ne renonce pas à son idéologie, s ‘il ne change pas de politique, il sera brutalement défait.

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(1) Cf. Paul Yonnet, « Jeux, modes et masses » (Gallimard 1986).

(2) Cf. l’article de Jean-Pierre Dupuy, « Cité » n°10.

Editorial du numéro 460 de « Royaliste » – 10 décembre 1986